Les Carnets d'Imelda

2 février 2010

Microcosmes

Publié par carnetsdimelda dans Litterature, Petits ecrits imeldiens

Un espace pas plus grand qu’un doigt de couturière, pas plus fin que son aiguille, pas plus doux que la piqûre dans l’étoffe, pas plus beau que ce fer sur ce velours.
Dans les infimes fils s’irisaient mille reflets en pointillés, diaprures anciennes, nouveaux scintillements. Mille mondes y vivaient et y mouraient, éphémères existences dans l’infini de l’instant.
Vertigineux microcosmes où les grandes idées reculaient dans leur brume, où la compréhension du monde se glissait dans un champ d’investigation plus étroit et plus dilaté.
La jeune fille, peut-être une adolescente, ourlait une robe dans le refoncement de la fenêtre. Des caresses lumineuses coloraient les détails de son visage, ménageant des zones d’ombre, soulignant l’arrondi de ses pommettes et l’ombre de ses cils.
Ses doigts, aussi effilés que ceux dont on peut rêver, palpitaient délicatement ; son poignet étroit sortait d’une manche boutonnée jusqu’au coude, comme un rang de spectateurs. Le ballet de ses mains se développait alentour, régulier dans son mouvement, inopiné dans sa spontanéité. Comme ceux d’un pianiste, ses doigts révélaient une pluie musicale étrange, une gamme inhabituelle, variant indéfiniment, presque tendrement, comme ce contact velouté au monde minuscule qu’elle éveillait.

2-II-2010

Une amie s’est amusée à faire un commentaire de ce petit texte que j’ai écrit. Le pire, c’est que cela se tenait. Je proposerais pour ma part ce commentaire en trois parties :
I. Un tableau paradoxal de l’espace (le petit est infini)
II. Un éloge de l’art (dimension picturale, clair-obscur, références à Vermeer et à Flaubert, dimension musicale…)
III. Un texte faussement littéraire : la littérature, c’est du pipô.

Conclusion : Qu’est-ce que la littérature ? Si l’on peut définir des caractéristiques littéraires à un texte qu’on a écrit au fil de la plume et sans peser chaque mot, comment y croire ?
Bien sûr, le débat est plus complexe, notamment avec, grossièrement, deux écoles : le texte est-il soumis à l’intention de l’auteur et l’interprétation du lecteur ? Un peu des deux sans doute. Equilibre à trouver, à ajuster.

30 janvier 2010

Le Joueur d’échecs

Publié par carnetsdimelda dans Litterature

Cette célèbre nouvelle est la première que j’ai lue de Stefan Zweig, et la dernière œuvre qu’il ait écrite, en 1941, peu avant de se suicider.
Elle met en scène deux personnages dont l’histoire de chacun est racontée dans un récit enchâssé : le champion du monde d’échecs Mirko Czentovic, et l’énigmatique Docteur B…
Le premier, de modeste condition et même plutôt borné intellectuellement, joue avec un pragmatisme brutal, ancré dans la matérialité de ces pièces de bois.

Le second, emprisonné par les nazis, n’avait trouvé d’autre ressource dans son isolement que de lire l’unique livre qu’il eût trouvé, un manuel d’échecs, une collection de cinquante parties jouées par des maîtres. Il apprit donc les techniques les plus subtiles du jeu de manière purement abstraite. A la fin, lorsqu’il eût rejoué toutes les parties, il essaya d’en inventer, en jouant… contre lui-même :

« Si donc les deux camps sont représentés par la même personne, la situation devient contradictoire. Comment un seul et même cerveau pourrait-il à la fois savoir et ne pas savoir quel but il se propose, et, en jouant avec les blancs, oublier sur commande son intention et ses plans, faits la minute précédente avec les noirs ? Un pareil dédoublement de la pensée suppose un dédoublement complet de la conscience, une capacité d’isoler à volonté certaines parties du cerveau. » (p. 69)
Pour ne pas mourir d’inaction, c’est ce que M. B… va faire, jusqu’à la folie. Folie qui sera soignée cependant. Nous le retrouvons donc à bord du bateau où le narrateur et Czentovic se trouvent.

Le Joueur d'échecs dans Litterature echecv

C’est dans la partie d’échecs finale entre Czentovic et M. B… que se joue une bataille supérieure : celui de l’homme cultivé contre la brutalité nazie ; Czentovic devient en effet une sorte de bourreau en faisant attendre longuement son adversaire qui, pris de son délire, non seulement anticipe les neuf coups suivants, mais se met à parler seul, à s’exciter anormalement, à marcher de long en large selon les mêmes limites spatiales que celles de sa cellule de captif… Jusqu’à ce qu’il déclare un échec au roi qui n’existe en réalité pas. S’il revient à la raison, c’est avec un certain calme désespoir.

Cette nouvelle, qui ressemble un peu au départ à un récit policier, se développe de manière à la fois rigoureuse et séduisante. En guise de conclusion, je vous restitue une citation métatextuelle remarquable : « Je vécus quatre mois dans ces conditions indescriptibles. Quatre mois, c’est vite écrit et c’est vite dit. Un quart de seconde suffit à articuler ces trois syllabes : quatre mois. Quelques caractères suffisent à les noter. Mais comment peindre, comment exprimer, fût-ce pour soi-même, une vie qui s’écoule hors de l’espace et du temps ? » (p. 57)

Stefan Zweig, Le joueur d’échecs, Le Livre de Poche.

28 janvier 2010

Pourpre

Publié par carnetsdimelda dans Petits ecrits imeldiens

Tropisme imeldien (Pastiche « revisité » de Sarraute)

Un fil s’étirait le long de son corps, vision hallucinée. Les poètes se pressaient dans sa tête, ces voyants, ces fous, ces pleurants heureux de mettre des mots sur leur douleur aigüe, comme une lame invisible qui trace les contours de la plaie sans même les toucher.
A ces maîtres de leur plume et non de leur vie se mêlaient indistinctement les images, les topoï, les fleurs, les roses bonbon, les photos perpétuelles, le figé, le conforme, l’idée. Elles se glissaient insidieusement, entre les poètes souffrants, menaçant sans cesse leur singularité, pleines de séduction avec leurs sourires fats, leurs airs d’une vanité béate, la mort qui les attendait et s’apprêtait à les défigurer.
Elles allaient imploser de leur vacuité même, de leur vieillesse croulante, comme une courtisane agée, comme un objet usé jusqu’à la corde.
Et pourtant parmi elles subsistait un vieux mot, le plus éculé, le plus déformé, le plus vaste, le plus précieux, le mot amour. Cependant, ces lettres brillaient d’un éclat particulier, comme si un souffle revisitait les pauvres amours humaines, comme si le plus grand des topoï ne correspondait pas, comme tous ses frères peut-être, à une vérité originelle et originale, et celle-ci trouvait son souffle en l’Origine même.

26-I-2010

20 janvier 2010

Le Concert

Publié par carnetsdimelda dans Cinema

Un film de Radu Mihaileanu, sorti le 4 novembre 2009. Toujours à l’affiche.

Moscou, théâtre du Bolchoï. Il est tard, et l’homme de ménage frotte encore le bureau du directeur. Un fax arrive. Le théâtre du Châtelet propose à l’orchestre du Bolchoï de venir jouer à Paris… Mû par une mystérieuse intention, l’homme décide de répondre à cette invitation. Car c’est lui, Andrei Filipov (Aleksei Guskov), qui dirigeait l’ochestre trente ans auparavant… Cependant, refusant de se séparer de ses musiciens juifs, il avait été congédié. C’est décidé, il va prendre sa revanche. Mais pas seulement pour redonner à ses anciens amis musiciens le plaisir de jouer à nouveau… Il souhaite notamment avec insistance que le violon solo du Concerto de Tchaïkovski qu’il veut diriger soit tenu par la célèbre Anne-Marie Jacquet (Mélanie Laurent)…

Le film réalise une belle progression entre l’originalité de la situation initiale, qui se décline en prolongations pleines d’un charmant humour – « comme réponse à la souffrance », explique le réalisateur -, et l’émotion qui prend peu à peu le spectateur découvrant l’aspiration secrète du maestro, dans le chant du violon.

Certes, quelques scènes ne sont pas dépourvues de lourdeurs et de clichés, et l’absence de quelques images indiscrètes et propos grossiers n’auraient pas nui au film. Cependant, le jeu prend assez bien malgré l’incongruité de la situation, grâce au secours puissant du délicieux français de Barinov, le chef communiste qui organise le voyage : « Cheminons à l’hôtel. » Il est à ce propos important de voir le film en version originale, sinon le spectateur risque de ne pas comprendre pourquoi les Russes parlent soudainement moins aisément avec les Français, qu’entre eux.

L’interprétation finale du Concerto pour violon de Tchaïkovski, courte de vingt minutes, est simplement superbe. De frissonner assez pour oublier que ce n’est pas un film artistique, mais bien agréable.

Le Concert dans Cinema 2125411534

15 janvier 2010

Rondeau d’Abdelazer

Publié par carnetsdimelda dans Musique

Un des plus célèbres morceaux du compositeur anglais Purcell, à écouter ici. Il a été notamment repris dans le film Orgueil et préjugés de Joe Wright (2005).

12 janvier 2010

A thing of beauty

Publié par carnetsdimelda dans Cinema, Poesie

Bright Star, un film de Jane Campion. Sorti le 6 janvier, actuellement au cinéma.

A thing of beauty dans Cinema brightstar

Tel est ce superbe film : une chose de beauté. Le poète romantique John Keats, dont l’histoire est ici évoquée, disait que c’est une joie pour toujours. Il y a en effet un certain émerveillement à se rappeler les très belles images d’un long-métrage qui met en exergue toutes les nuances de la passion amoureuse, grâce aux ressources du cinéma mais aussi de la poésie. De fait, des nombreux vers de Keats parsèment le déroulement de cette histoire d’amour entre le poète et sa voisine, Fanny Brawne, amour rendu impossible à cause d’une différence de richesse d’abord, puis d’une maladie du jeune homme.

Si la mise en scène n’échappe pas aux clichés - la tentative de suicide quand Fanny pense être séparée de John, par exemple -, elle trouve un équilibre en s’appuyant sur les faits biographiques tout en imaginant librement mille symboles d’une telle passion. Par exemple, l’obstacle qui sépare les deux jeunes gens est développé diversement : ils mettent leur lit de chaque côté d’un même mur, se regardent à travers des vitres, marchent à quelque distance.

Les images sont de toute beauté, faisant varier la lumière dans de subtils clair-obscurs dont certains – femmes cousant à une fenêtre – rappellent vraiment des toiles de Vermeer. Tout autant que les plans faisant défiler les saisons, les costumes sont ravissants, mettant aussi en parallèle l’harmonieuse minutie avec laquelle Fanny brode et celle dont use Keats pour écrire ses poèmes.

Dans l’amour de Keats, le romantisme s’inspire des clichés pétrarquistes mais trouve aussi une véritable originalité qui n’exclut pas un respect réel pour sa bien-aimée, délicatesse qu’incarne avec talent Ben Whishaw – tout autant qu’Abbie Cornish, même si d’aucuns pourraient les trouver un peu fades. A leur amour on pourra opposer le personnage de Brown, ami de Keats, dont la vie amoureuse est un peu moins platonique et surtout moins respectueuse.

Malgré quelques longueurs à la fin, on goûtera avec émerveillement cette histoire qui n’est pas sans évoquer les romans de Jane Austen, qui se situent dans l’Angleterre de la même époque – les années 1810. Un très beau moment.

10 janvier 2010

N’ouvrez pas

Publié par carnetsdimelda dans Litterature

Ce livre. Ouvrez, de Nathalie Sarraute.
Ici, ce sont les mots qui sont les protagonistes de cette succession de « drames ». Les mots non-dits, ceux qui restent derrière la paroi des convenances, et disent pourtant « Ouvrez ».

Depuis Tropismes (écrit dans les années 1930), Sarraute s’est attachée à évoquer les mouvements subtils et ténus qui sont à l’origine de nos paroles et comportements. Ce nouveau champ d’investigation lui permet de renouveler les domaines littéraires – elle est un précurseur du Nouveau Roman -, elle qui avec L’Ere du soupçon (1956) rejette les conventions traditionnelles du roman (les personnages, par exemple) et définit un univers, celui de la « sous-conversation », au-delà des apparences et dans les sous-sols de l’inconscient. Son théâtre met justement en scène ces sous-conversations.

Ici, ces textes – sa dernière oeuvre, publiée en 1997 – ont un intérêt. C’est une expérience assez intriguante. Mais hélas, on ne ressent aucun plaisir esthétique à lire ces conversations anonymes, hachées, métalangagières.
Je vous livre cependant l’extrait qui m’a paru le plus plaisant. C’est dire. Tirez-en vos propres conclusions.

« - “Il Me fait une pneumonie…” Vous avez entendu ?
- Oui, Me, Me… c’est à ne pas croire… Mais comment un Me pareil a-t-il pu être laissé de l’autre côté ? (…)
- Où a-t-il osé aller se fourrer ?
- Entre ce “Il” et ce “fait”… vraiment, il ne manque pas de toupet…
- “Il Me fait”… voyez-vous ça…
- Un Me volage a quitté son Je…
- Et quel couple parfait ils formaient, ce Je et ce Me…
- Il n’y en a pas de plus légitime, de plus respectable…
- Un couple modèle idissolublement uni, comme il doit l’être, pour le meilleur et pour le pire…
- Je me souviens, Je me contente… Je me réjouis…
- Mais aussi bien Je me détruis. Je me tue…
- Comment ne pas admirer une si parfaite union…
- Et ne voilà-t-il pas que Me abandonne son fidèle Je et va avec ce Il… »

Nathalie Sarraute, Ouvrez, Gallimard 1997

9 janvier 2010

Méditation de Thaïs

Publié par carnetsdimelda dans Musique

Jules Massenet, compositeur français mort en 1912, a laissé une oeuvre essentiellement lyrique. De son opéra Thaïs (1894) est resté célèbre le superbe solo de violon du deuxième acte Méditation religieuse, connu sous le nom de Méditation de Thaïs, que vous pouvez écouter ici interprété par Anne-Sophie Mutter. Magnifique.

9 janvier 2010

Style en clair-obscur (2)

Publié par carnetsdimelda dans Litterature, Peinture

C’est dans Le Temps retrouvé de Proust que j’ai découvert un prolongement aux réflexions de Gide (voir infra) sur le style littéraire comme sorte de clair-obscur.

« Le style pour l’écrivain, aussi bien que la couleur pour le peintre, est une question non de technique mais de vision. Il est la révélation, qui serait impossible par des moyens directs et conscients, de la différence qualitative qu’il y a dans la façon dont nous apparaît le monde, différence qui, s’il n’y avait pas l’art, resterait le secret éternel de chacun. (…)

Grâce à l’art, au lieu de voir un seul monde, le nôtre, nous le voyons se multiplier, et, autant qu’il y a d’artistes originaux, autant nous avons de mondes à notre disposition, plus différents les uns des autres qe ceux qui roulent dans l’infini et, bien des siècles après qu’est éteint le foyer dont il émanait, qu’il s’appelât Rembrandt ou Vermeer, nous envoient encore leur rayon spécial. »

6 janvier 2010

Le Hussard sur le toit

Publié par carnetsdimelda dans Litterature, Roman

Il s’agit bien ici du roman de Jean Giono, paru en 1951, et non de la – il est vrai – très belle interprétation cinématographique de Jean-Paul Rappeneau.

Nous sommes en 1832. La lumière est éblouissante. Un jeune aristocrate intrépide et naïf chevauche parmi les vallons d’une Provence ravagée par le choléra. Ce colonel des hussards fuit son Piémont natal après avoir tué en duel un officier autrichien, et cherche à retrouver son frère de lait Giuseppe qui habite Manosque. Mais à peine arrivé dans cette ville, les citadins le prennent en chasse : on l’accuse d’empoisonner les fontaines – comme beaucoup d’autres. Il se réfugie alors sur les toits et médite sur l’homme que les catastrophes comme celle-ci transforment en barbares, lâches et violents.

La description de l’épidémie, qui fait mourir en quelques heures les personnes les plus saines, est portée à un point paroxystique.
Les malades étaient d’abord attaqués d’une sorte d’ivresse pendant laquelle ils se mettaient à courir de tous les côtés en titubant et en poussant d’horribles cris. Ils avaient les yeux brillants, la voix rauque et semblaient atteints de la rage. Les amis fuyaient les amis. On avait vu une mère poursuivie ainsi par son fils, une fille poursuivie par sa mère, de jeunes époux qui se donnaient la chasse ; la ville n’était plus qu’un champ de meutes et de gibier. (Ch. VIII)

C’est cette barbarie qu’Angelo va être amené à combattre, lui qui, n’ayant quasiment jamais manié les armes, s’attendait à des batailles moins conceptuelles.

C’est alors qu’Angelo rencontre une jeune femme aussi intrépide que lui, Pauline de Théus, qui souhaite retourner chez son mari près de Gap. Le hussard l’accompagne, et c’est parmi les espaces les plus hostiles comme les plus déserts que les deux jeunes gens vont chevaucher, parlant peu, pensant davantage, avançant au gré des embûches qui les font patienter dans une quarantaine ou franchir des barrières de gardes.

Dans un incroyable fourmillement d’images, Giono décrit magnifiquement les paysages de Provence, paysages qu’il a lui-même contemplés puisque, né et mort à Manosque, il se définissait comme « voyageur immobile ». A l’image de ce flot complexe et renouvelé de panaromas, les pensées d’Angelo sont des plus subtilement évoquées.

« Etre dans ses bottes, se disait-il, est peut-être le fin mot de la puissance. » Mais, l’odeur de la cuisine primait tout. Il ne se demandait même plus s’il était prudent, pour la jeune femme, de manger dans cette maison inconnue, et une popote, de toute évidence, fortement épicée. Il était en proie à une tentation irrésistible. « Tant pis », se dit-il avec bonheur. Les bottes ne servaient plus à grand-chose. (Ch. XIII)

Héritier d’une esthétique inspirée de celle de Stendhal, Giono (photo) se situe, dans le paysage littéraire du XXe siècle, parmi les grands, aux côtés de Proust, de Céline et de Gide.

Le Hussard sur le toit dans Litterature giono_jean_120

1...1718192021

DanceMusicNews |
marc marilyn manson |
Metallica up your ass |
Unblog.fr | Annuaire | Signaler un abus | La vérité est ailleurs vers...
| Haute Tension
| aaron57