Les Carnets d'Imelda

12 mai 2010

Retours d’Italie (1)

Publié par carnetsdimelda dans Architecture, Histoire, Impressions, Voyages

Ayant passé quelques jours à Turin et Milan, je vous en livre quelques échos picturaux et sonores.

Turin. Capitale du Piémont, 910 000 habitants. Elle fit partie des Etats de Savoie de 1419 à 1860, puis fut la capitale de la nouvelle Italie unifiée, jusqu’en 1866. Turin fut en effet le foyer du Risorgimento, période qui déboucha sur l’unification italienne, dont les 150 ans seront fêtés l’an prochain. En particulier un de ses acteurs principaux, Cavour, vécut ici, et venait oublier ses soucis politiques au café San Carlo où nous avons dégusté le Bicerin, spécialité locale (3 étages : café, chocolat et crème liquide).

Le Palazzo Madama. Il doit son nom aux deux « Madame Royale » qui y séjournèrent aux XVIIe-XVIIIe siècles : Christine de France (1606-1663), veuve de Victor-Amédée Ier, et Jeanne de Savoie-Nemours, veuve de Charles-Emmanuel II. La façade que vous voyez fut réalisée au XVIIIe. Le palais abrite le Musée d’Art antique.

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La piazza San Carlo (où se trouve le fameux café), avec les églises Santa Christina et San Carlo, éminemment baroques comme la plupart des églises en Italie. Notez les candélabres qui surmontent la première, ainsi que sa façade dessinée par Juvarra, fameux architecte d’origine sicilienne du début du XVIIIe siècle.

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Un balcon sur la Via Po. Je raffole de ces îlots de verdure blottis dans les cours fraîches et les terrasses perchées.

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A suivre…

2 mai 2010

Le feu des chambres

Publié par carnetsdimelda dans Citations, Litterature, Mots, Poesie

Extrait d’un texte paru en 1977 de Christian Bobin, poète contemporain. J’ai très peu lu de cet auteur, mais son écriture est simplement magnifique.

 « C’est toujours la nuit dans les livres et le visage du lecteur s’en ressent quand il entre en rêverie, dissolvant le peu de corps que le monde alors réclame, le peu de lumière vacillante qui persiste encore, quand il pénètre tout entier, par cercles, dans l’eau noire d’un lac, descendant continûment les marches lourdes d’un escalier invisible, bien au-delà de tout rappel d’être, de toute reprise possible alors que vous savez pertinemment qu’il n’y aura plus de lendemain, de retour d’aube, que les mots qui reposent au fond de cette encre sont plus lisses que des galets, qu’ils ont la rondeur et le tranchant des pierres sacrificielles, de celles qui ouvrent le front en étoile, qui accomplissent cet étrange meurtre, cette blessure croisée qui indique un point hors du langage, où parler devient se taire et se taire parler, où les mots de l’amour sont l’amour même et non plus son appel, et non plus sa demande. »

1 mai 2010

« O quam tu pulchra es »

Publié par carnetsdimelda dans Musique

Oeuvre vocale monodique d’Alessandro Grandi (1577-1630), cette pièce magnifique fut publiée à Venise en 1628. Grandi fait partie des compositeurs pré-baroques (ou du début du baroque), tels que Claudio Monterverdi, dont il devint l’adjoint en 1620. L’Encyclopédie Universalis nous apprend que’ « il unissait le don d’une mélodie pleine de charme à l’art de trouver la musique qui s’adapte exactement au sens des mots. Ses « cantates » monodiques annoncent les chants sur basse obstinée de Henry Purcell, où la voix exécute des variations mélodiques sur une basse qui se répète. »

Je trouve cet air d’une grande pureté, en particulier ici dans cette interprétation du jeune et talentueux contre-ténor français Philippe Jaroussky.

Petite explication intéressante de ce dernier, à propos de sa voix : « On parle de haute-contre pour la musique baroque française : Lully, Rameau… La voix de contre-ténor, proche du registre très haut du fausset, s’apparente à une voix de ténor léger, aux aigus puissants. En revanche, un contre-ténor peut chanter Bach, Vivaldi, ou Purcell. »

28 avril 2010

Ma nuit chez Maud

Publié par carnetsdimelda dans Cinema, Philosophie

 Un film d’Eric Rohmer (1969)

Un ingénieur catholique (Jean-Louis Trintignant) parle à bâtons rompus avec un ancien camarade marxiste, Vidal (Antoine Vitez) et une jeune femme athée, Maud (Françoise Fabian). Ce long-métrage paradoxalement sorti dans la vague de 1968, troisième volet des Contes moraux de Rohmer, est, dit-on, le chef-d’oeuvre de ce dernier. De fait, le film parvient à synthétiser légèreté de l’intrigue et pesanteur des mots, en tant qu’ils élaborent insensiblement des questions aussi essentielles que la probabilité et le hasard, le choix et le destin, l’amour et les amours.

On cite souvent une des scènes (plutôt deux, il me semble) évoquant Pascal, la théorie de la prédestination que Jean-Louis applique à certaines amours impossibles, ou le pari que Vidal transpose dans l’engagement politique.

Il est vrai que le film montre sans dire, grâce à des dialogues bien enchaînés et à des personnages tous complexes : parmi eux, Maud, la femme séductrice, et Françoise, la jeune fille dont la chasteté n’est qu’apparente. Il faut noter en effet la qualité de dialogues jamais ennuyeux, mis en relief par le timbre des voix et les postures physiques, et cette manière de filmer également la personne qui écoute, le locuteur étant hors-champ. Dans le même moment ou presque, les idées échangées passent à l’épreuve de la vie pratique.

Le noir et blanc, la simplicité des décors, la fréquente sobriété du ton forment un cadre qui peut tendre au lugubre – c’est mon impression. Mais il souligne l’esthétique janséniste qui est mise en question par le film. Une oeuvre à voir une seconde fois, pour en saisir toute la complexité.

Ma nuit chez Maud dans Cinema 00491

26 avril 2010

Ecrire, est-ce écrire sur soi ?

Publié par carnetsdimelda dans Ecrire, Litterature, Petites reflexions, Roman

L’un de mes professeurs affirme que le fait que la littérature est affaire d’imagination, est une idée reçue. On n’invente rien : on évoque. Et souvent, on évoque sa vie, de manière directe ou non.

Cette question est intéressante, et en pose d’autres : l’écriture peut-elle se passer de l’expérience de vie de l’auteur ? Cette expérience lui permet-elle au contraire de fournir des sujets ou un contenu à l’oeuvre ? Ou davantage un style, en tant que « qualité de vision » ? Ou les deux ?

Dans ce cas, quel place est laissé à l’imagination ?

Nous ne ferons pas une dissertation structurée et rhétorique, en citant Flaubert et Barthes, mais nous nous contenterons de proposer quelques éléments de réponse.

Ecrire, est-ce écrire sur soi ? dans Ecrire

Une amie qui écrit (et publie), et à qui je demandais si elle s’inspirait de personnes réelles pour composer ses personnages romanesques, me répondit que l’auteur marche sur une corde : il doit éviter de tomber dans le racontage-de-vie tout en ne basculant pas non plus dans un irréalisme décrédibilisant.

Mais pourquoi ne pas écrire sa vie ? Dans ce cas, ne composez pas un roman, mais une autobiographie.

Pourquoi faut-il est être « réaliste » ? Pas forcément, en fait. Le propre de la littérature est, je crois, d’utiliser le matériau langage comme propre à établir de nouveux liens. Par exemple, la figure de la paronomase, qui est la juxtaposition de deux mots presque semblables (rayon et raison), montre que si ces deux mots se ressemblent, les réalités qu’ils désignent le sont également : la raison est un rayon… En ce sens, la littérature est création des rapports nouveaux, donc des mondes nouveaux, où les éléments sont symboles bien plus que réalités. Même dans le roman réaliste, la casquette du Père Goriot est très symbolique (bon, je ne sais plus de quoi) : tout est donc choisi et médité en vue d’une signification qui crée des liens inédits.

Cependant, la question du « réalisme » (à distinguer du mouvement éponyme du XIXe siècle) nous éloigne quelque peu du sujet initial : écrit-on forcément sur soi ? Je ne le pense pas. On peut parler de choses que l’on ne connaît pas au départ : se documenter sur les Mayas, par exemple, et en faire un roman. Bien sûr, l’évocation sera conditionnée par nos mots et nos clichés d’Occidentaux, mais c’est aussi la limite du langage lui-même, qui évoque des réalités infiniment singulières par des mots-étiquettes (c’est ce que soulève Bergson dans Le Rire), génériques, normatifs. En ce sens, tout ce que nous pourrons écrire sera limité par l’appréhension que nous en avons. Toute oeuvre littéraire est subjective. Toutefois, l’imagination prend le relais de l’égocentrisme, pour sortir de soi. Des propos d’Alain Finkielkraut sur son livre Un coeur intelligent éclairent cette idée, qui concernent aussi bien l’auteur que le lecteur :

« Le roman pratique et met en scène l’opposition entre l’imagination et le fantasme. La langue anglaise possède deux mots pour l’imagination : fancy et imagination. Le fantasme, c’est la littérature spontanée en chacun de nous. Nous fantasmons tout le temps. Il y a les fantasmes individuels, les fantasmes collectifs, et, pour faire appel de ces fantasmes, il y a l’imagination. La littérature est du côté de l’imagination. Le fantasme, nous dit Freud, est la réalisation d’un désir: dans le fantasme, je suis le héros, je suis au centre. L’imagination est, au contraire, cette forme de pensée qui me permettra de sortir de moi-même, de m’identifier à d’autres points de vue que les miens. Et le coeur intelligent, c’est cela : la mise en déroute du fantasme par l’imagination. »

Cependant, les choses ne sont pas aussi simples : le moi-scripteur (l’homme, quoi) est-il le même que le moi-auteur ? C’est ce que développe Proust (ah, il fallait bien un auteur classique, quand même) dans son Contre-Sainte-Beuve : il explique que contrairement à la tradition de la critique littéraire utilisée entre autres par Sainte-Beuve (1804-1869) qui explique souvent l’oeuvre par la vie de l’auteur, « le moi de l’écrivain ne coïncide pas avec le moi social tel qu’on peut l’appréhender de l’extérieur ; la création transcende la petite histoire et échappe aux contingences de l’actualité ».

Cela me fait penser à ce que j’avais lu sur Shakespeare, auteur qui a vécu assez tranquillement à Londres ou à Stratford, et, bien qu’ayant côtoyé Elisabeth Ière et Jacques Ier, a su dans ses pièces imaginer les sentiments intimes de Jules César, Henri VI ou autres personnages grands ou humbles. Il a su s’identifier à d’autres points de vue. Et pour cela, il faut du génie.

Génie qui peut toutefois se trouver davantage dans la capacité de l’auteur à rendre présents les mondes qu’il élabore. Mais ceci est une autre histoire…

PS : Je pense aussi, en termes de décentrement de soi par l’écriture, à Montesquieu et à ses Lettres persanes : se mettre dans la peau d’un Persan qui critique Parisiens et Occidentaux, n’est pas une expérience des plus évidentes.

22 avril 2010

Fine fleur

Publié par carnetsdimelda dans Photographie

 Fine fleur dans Photographie p1050077

Fleurs de poirier.

Photo prise le 22 avril à 12h08.

22 avril 2010

Orangerie de Versailles

Publié par carnetsdimelda dans Architecture, Photographie

Orangerie de Versailles dans Architecture p1050049z

Photo prise le 20 avril 2010 à 16h07.

21 avril 2010

L’amour en toutes lettres

Publié par carnetsdimelda dans Citations, Litterature, Petites reflexions, Roman

Etant en ce moment en période de révisions avant le grand Concours de la Sublime ENS (longue vie à elle !), je me propose de vous faire partager mes (re)découvertes de manière agréable et un peu ludique.

J’ai étudié cette année huit oeuvres complètes – cinq en cours de lettres, trois en cours d’option. Une façon de les évoquer sous un même angle de vue serait d’extraire en chacune une citation, selon un thème commun, qui sera l’amour (ou le sentiment amoureux), topos qui a pour avantage d’apparaître dans presque toutes les oeuvres de littérature… Cependant, même si pour La Princesse de Clèves (une nouvelle galante) ou L’Education sentimentale – titre cependant trompeur… – je n’ai pas eu trop de mal à trouver, j’avoue que le Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes de Rousseau m’a paru moins propice à délivrer des épanchements amoureux. Mais ce sont justement ces différentes manières de traiter ce thème qui sont intéressantes…

- Les Regrets de Joachim Du Bellay (1558)

Dans le sonnet 177, Du Bellay s’adresse à son ami Vineus en évoquant Marguerite de France, la soeur du roi Henri II. A priori, il fait simplement l’éloge des Grands, c’est-à-dire de ses protecteurs. Par ailleurs, les vers qu’il adresse à Marguerite sont aussi l’occasion de jeux poétiques (il parle d’elle comme d’une « fleur »). Mais ses propos relèvent toutefois de l’esthétique de Pétrarque (l’image gravée dans le coeur de l’amant…), on peut donc parler de propos amoureux, même si j’ignore s’ils furent le réel reflet du coeur de Du Bellay.

« Si tant aimable donc serait cette vertu

A qui la pourrait voir : Vineus, t’ébahis-tu

Si j’ai de ma Princesse au coeur l’image empreinte ?

Si sa vertu j’adore, et si d’affection

Je parle si souvent de sa perfection,

Vu que la vertu même en son visage est peinte ? »

- La Princesse de Clèves de Madame de Lafayette (1678)

« [Madame de Clèves] trouva qu’il était presque impossible qu’elle pût être contente de sa passion. Mais quand je le pourrais être, disait-elle, qu’en veux-je faire ? Veux-je la souffrir ? Veux-je y répondre ? Veux-je m’engager dans une galanterie ? Veux-je manquer à Monsieur de Clèves ? Veux-je me manquer à moi-même ? Et veux-je enfin m’exposer aux cruels repentirs et aux mortelles douleurs que donne l’amour ? Je suis vaincue et surmontée par une inclination qui m’entraîne malgré moi. » (Troisième partie)

Ici, l’amour n’est pas vraiment une romance dans les prés fleuris. Ces délibérations de la Princesse de Clèves concernant sa passion coupable envers le Duc de Nemours me font plutôt penser à l’infante du Cid (1637) affirmant « L’amour est tyran qui n’épargne personne » … Le roman montre en effet avec art que malgré tous les efforts de la Princesse pour échapper à sa passion, le destin la rappelle sans cesse à elle. Toutes les histoires d’amour qui émaillent l’oeuvre semblent démontrer que l’amour réciproque et dans le mariage est impossible. C’est d’ailleurs la thèse qu’explique Denis de Rougemont dans L’Amour et l’Occident (1939).

- La Vie de Marianne de Marivaux (1731-41)

Dans ce roman-mémoires volumineux et inachevé, une dénommée Marianne évoque sa jeunesse, et ici ses premiers émois face à un jeune homme :

« J’aimais à le voir, sans me douter du plaisir que j’y trouvais ; j’étais coquette pour les autres, et je ne l’étais pas pour lui ; j’oubliais à lui plaire, et ne songeais qu’à le regarder.

Apparemment que l’amour, la première fois qu’on n’en prend, commence avec cette bonne foi-là, et peut-être que la douceur d’aimer interrompt le soin d’être aimable. » (Seconde partie)

Ces mots sont à l’image du roman, lui-même plein de fraîcheur, de finesse et d’esprit. Rien à ajouter.

- Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes de Jean-Jacques Rousseau (1755)

« Commençons par distinguer le moral du physique dans le sentiment de l’amour. Le physique est ce désir général qui porte un sexe à s’unir à l’autre ; le moral est ce qui détermine ce désir et le fixe sur un seul objet exclusivement, ou qui du moins lui donne pour cet objet préféré un plus grand degré d’énergie. Or il est facile de voir que le moral de l’amour est un sentiment factice ; né de l’usage de la société, et célébré par les femmes avec beaucoup d’habileté et de soin pour établir leur empire, et rendre dominant le sexe qui devrait obéir. » (Première partie).

Je trouve cela assez plaisant en fait, cette prétention qu’a Rousseau à vouloir tout expliquer, et en particulier le sentiment amoureux comme utilisé par les femmes pour dominer les hommes… C’est cependant une question intéressante : n’est-ce pas la gente féminine qui entretient le mythe du Prince charmant ?

- Les Contemplations de Victor Hugo (1856)

Un certain nombre de très jolis poèmes de cet épais recueil évoquent l’amour et les femmes. Vous pouvez d’ailleurs en lire un sur ce blog, Vere novo (article du 22 février). Voici le début d’un autre, extrait du Livre III (Les luttes et les rêves) et nommé simplement Amour :

Amour ! « Loi », dit Jésus. « Mystère », dit Platon.
Sait-on quel fil nous lie au firmament ? Sait-on
Ce que les mains de Dieu dans l’immensité sèment ?
Est-on maître d’aimer ? pourquoi deux êtres s’aiment,
Demande à l’eau qui court, demande à l’air qui fuit,
Au moucheron qui vole à la flamme la nuit,
Au rayon d’or qui veut baiser la grappe mûre !
Demande à ce qui chante, appelle, attend, murmure !

Par la séduction de ces vers (le lexique, les jeux de sonorités, de ponctuation, etc.), Hugo évoque entre autres un amour présent dans la nature, voulu par Dieu, mais toujours mystérieux et énigmatique au coeur de l’homme.

- L’Education sentimentale de Gustave Flaubert (1869)

Au tout début du roman, le jeune Frédéric Moreau, âgé de dix-huit ans, tombe en extase devant une femme, Madame Arnoux. Extrait du passage ultra-connu, commencé par « ce fut comme une apparition. » :

« Jamais il n’avait vu cette splendeur de sa peau brune, la séduction de sa taille, ni cette finesse des doigts que la lumière traversait. Il considérait son panier à ouvrage avec ébahissement, comme une chose extraordinaire. Quels étaient son nom, sa demeure, sa vie, son passé ? Il souhaitait connaître les meubles de sa chambre, toutes les robes qu’elle avait portées, les gens qu’elle fréquentait ; et le désir de la possession physique même disparaissait sous une envie plus profonde, dans une curiosité douloureuse qui n’avait pas de limites. » (Première partie, Chapitre I)

Flaubert parodie ici l’esthétique romantique de la rencontre amoureuse, toujours hyperbolique et infinie, en exagérant nettement : vous avez déjà vu, vous, des doigts traversés par la lumière ?

En effet, Flaubert montre dans ce roman la désillusion d’une génération post-romantique dont les rêves d’égalité sont détruits devant la réalité de la société bourgeoise, et dont les passions sont passives, médiocres. Tout cela dans un style magnifique, fait d’impersonnalité et d’une pointe de désinvolture. Du grand art !

- Les Mains sales, de Jean-Paul Sartre (1948)

Cette pièce est intéressante du fait qu’elle pose le problème des moyens de l’action politique : tandis que le jeune Hugo, intellectuel bourgeois veut combattre au sein du Parti, fût-ce par les moyens les plus meurtriers, le chef Hoederer prône les concessions, les négociations, au risque d’avoir « les mains sales ». Pour ces raisons, Hugo est chargé d’assassiner Hoederer. Dans cet extrait, Hugo discute avec Jessica, sa femme. Ils jouent. No comment.

« Hugo : Dis le moi à présent.
Jessica : Quoi ?
Hugo : Que tu m’aimes.
Jessica : Je t’aime.
Hugo : Dis-le moi pour de vrai.
Jessica : Je t’aime.
Hugo : Ce n’est pas vrai.
Jessica : Mais qu’est-ce qui te prend ? Tu joues ?
Hugo : Non. Je ne joue pas.
Jessica : Pourquoi me demandes-tu ça ? Ce n’est pas dans tes habitudes.
Hugo : Je ne sais pas. J’ai envie de penser que tu m’aimes. C’est bien mon droit. Allons, dis-le
bien
.
Jessica : Je t’aime. Je t’aime. Non, je t’aime. Ah! va au diable. Comment le dis-tu toi ?
Hugo : Je t’aime.
Jessica : Tu vois : tu ne sais pas mieux que moi.
Hugo : Jessica, tu ne crois pas ce que je t’ai dit.
Jessica : Que tu m’aimais ?

Hugo : Que j’allais tuer Hoederer. »

- Tropismes, de Nathalie Sarraute (1957)

Dur, dur, ici aussi, de trouver quelques paroles tendres. L’univers de Sarraute est en effet assez desséché. Il a pour but de montrer les « tropismes » que subissent les hommes d’une société emprisonnée dans les convenances, les habitudes et les pressions.

J’ai seulement trouvé, dans le texte XVI, l’évocation d’un vieux couple :

« Par les soirs doux de printemps, ils allaient se promener ensemble, “maintenant que la jeunesse était passée, maintenant que les passions étaient finies”, ils allaient se promener tranquillement, “prendre un peu le frais avant d’aller se coucher”, s’asseoir dans un café, passer quelques instants en bavardant.
Ils choississaient avec beaucoup de précautions un coin bien abrité (“c’est dans le courrant d’air, ni là : juste à côté des lavabos”), ils s’asseyaient – “Ah! ces vieux os, on se fait vieux. Ah ! Ah !” – et ils faisaient entendre leur craquement. »

Pas gai, hein ? On est tous fichus, de toute façon. Bienvenue dans le monde de Sarraute…

19 avril 2010

Art et implicite

Publié par carnetsdimelda dans Cinema, Ecrire, Litterature, Petites reflexions, Theatre

Je crois avoir remarqué récemment que ce qui contribuait grandement à la qualité d’une oeuvre, c’est la part d’implicite.

En effet, en étudiant Les Mains sales de Sartre, nous avons vu que dans une des scènes (la première du quatrième tableau), Hugo et Jessica discutent, en présence d’un pistolet, de leur rôle dans la préparation d’un assassinat politique ; or, ils déclarent « jouer » (« On joue ou on ne joue pas ? », « Tu sais bien que ce n’est pas un jeu »,  »Pouce », etc.). C’est bien sûr une manière de dessiner un théâtre dans le théâtre et sans doute une réflexion sur la nature de ce dernier. Mon professeur a alors remarqué qu’il était dommage que Sartre ait écrit ce mot de « jouer » de manière répétitive et explicite : il dévoile alors ses cartes, montre les rouages, laisse moins de marge d’interprétation au lecteur…

Second exemple, noté en regardant le très beau film télévisé Guerre et paix de Robert Dornhelm, tiré du roman de Tolstoï et passé sur France 2 en 2007. Même s’il y a à mon goût un peu trop de renforts de violons, l’interprétation est soignée et en particulier les décors et costumes - sans oublier la prestation de Clémence Poésy et d’Alessio Boni. Cela dit, j’ai trouvé que justement l’actrice qui interprétait Helene Kuragin (tout comme celui qui jouait son père Vasilii) avait un jeu forcé, excessif, trop explicite. En effet, dans le livre, ces deux personnages sont « méchants » : machiavéliques, intéressés, et la jeune femme est une séductrice. Cependant, à rendre ceci trop évident, ils en perdent leur crédibilité, deviennent sétérotypés et même davantage. Les regards en coulisse et les sourires excessivement mielleux empiètent sur la finesse et la beauté de l’ensemble.

Il me semble justement que ce qui fait le prix d’une oeuvre, c’est la capacité qu’a l’auteur à rendre les enjeux suffisamment implicites, pour que non seulement l’histoire soit « crédible » (bien que ce terme de communication ne soit pas vraiment littéraire…), c’est-à-dire reflet de la complexité humaine, mais aussi pour que le lecteur puisse tirer ses propres conclusions et non pas se faire uniquement consommateur de savoir ou d’émotions.

PS : J’ai trouvé une réflexion de Maupassant sur L’Education sentimentale de Flaubert qui justement met en évidence ce génie que nécessite la mise en place de l’implicite : « Bien que ce [roman] lui ait demandé un travail de composition surhumain, il a l’air, tant il ressemble à la vie même, d’être exécuté sans plan et sans intentions. Il est l’image parfaite de ce qui se passe chaque jour ; il est le journal exact de l’existence : et la philosophie en demeure si complètement latente, si complètement cachée derrière les faits ; la psychologie est si parfaitement enfermée dans les actes, dans les attitudes, dans les paroles des personnages, que le gros public, accoutumé aux effets soulignés, aux enseignements apparents, n’a pas compris la valeur de ce roman incomparable. »

16 avril 2010

Absurde poésie

Publié par carnetsdimelda dans Humour, Litterature, Mots, Poesie

En poésie, l’image est une figure centrale, avec l’effet de surprise qu’elle provoque, engendrant une certaine force poétique. On cite souvent en exemple Paul Eluard : « La terre est bleue comme une orange ». Cependant, trop de surprise tue la surprise, comme l’explique Jean-Louis Joubert dans son ouvrage-phare La Poésie :

« Le rapprochement d’objets insolites est devenu le poncif surréaliste : truc d’étalagiste pour décorer les vitrines du commerce. Ces images mécaniques ont été dénoncées par J.-M. G. Le Clézio : « Vous savez, moi je fais tout comme ça. La terre est bleue comme une orange, mais le ciel est nu comme une pendule, l’eau rouge comme un grêlon. » (Le Procès-verbal, 1963) »
Rigolo, non ?

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