Les Carnets d'Imelda

11 décembre 2010

Lady Susan

Publié par carnetsdimelda dans Litterature, Psychologie, Roman

De ce court roman épistolaire de Jane Austen, nous ne retiendrons qu’une chose : l’incroyable élégance du style. La romancière britannique n’avait alors que 18 ou 19 ans lorsqu’elle l’écrivit, en 1793 ou 1794. C’est l’un de ses tout premiers romans, et déjà elle savait composer des phrases telles que celle-ci, exquises même en traduction française : « Après pareille découverte, vous aurez peine à feindre davantage l’étonnement devant mon intention de vous dire adieu. J’ai enfin retrouvé l’usage de mon entendement, et il m’enseigne non moins la détestation des artifices qui ont pu me subjuguer que le mépris de moi-même pour une faiblesse qui a servi à fonder leur pouvoir. » (lettre XXXVI) Cette phrase, quoique longue, ne semble pas lourde, mais bien riche et équilibrée.

Quant au contenu (intimement lié aux mots, certes), il semble rappeler les histoires sentimentales de l’ordre des Liaisons dangereuses… De fait, Lady Susan a été écrit qu’une douzaine d’années après le roman de Choderlos de Laclos, dont il a également la forme épisolaire en vogue au XVIIIe siècle. Ils possèdent quelques éléments en commun : la séductrice hypocrite (Lady Susan), la naïve victime (Reginald de Courcy), la confidente (Mrs Johnson)… Et la multiplicité des points de vue, qui donne un grand dynamisme à l’oeuvre. On objectera que contrairement au roman de Laclos, la plupart des lettres de Lady Susan ne sont pas action romanesque, elles ne participent pas en elles-mêmes à l’intrigue. Ce qui ne m’empêche pas d’oser dire que Lady Susan peut constituer une version british moins perverse et presque aussi élégante (et plus brève) des Liaisons dangereuses françaises.

Lady Susan dans Litterature Lady-Susan

 

28 juillet 2010

Ecrire un roman historique : questions et jubilations

Publié par carnetsdimelda dans Histoire, Les Entretiens d'Imelda, Litterature, Roman

Entretien exclusif avec Aude Pilorgé, auteur du roman De soie, d’or et de sang, aux éditions des Quatre Saisons. Portrait d’une passionnée du Moyen-Age et du XIIe siècle, cultivée et imprévisible.

Ecrire un roman historique : questions et jubilations dans Histoire nouvelleimagek

 

Pourriez-vous vous présentez en quelques mots ?

Je suis mariée et mère de famille nombreuse, rédactrice juridique dans l’administration. C’est mon premier roman, et j’ai déjà une soixantaine d’années.

Depuis quand écrivez-vous, et sous quelle forme ?

J’ai commencé très tôt. Petite, j’écrivais des bandes dessinées, des contes, des nouvelles, et mon journal jusqu’à l’âge de vingt-cinq ans. J’ai tout jeté, je pense que ce n’était pas très bon. Puis je me suis mise à beaucoup lire.

J’ai commencé à écrire ce roman il y a vingt ans, mais j’ai commencé à le rédiger vraiment il y a trois ans. Auparavant il s’agissait de pages écrites au hasard de mon inspiration ; j’ai réutilisés certains de ces fragments par la suite.

J’écris à l’ordinateur : c’est plus rapide que de tout recopier. Seules les premières pages ont été écrites à la main ; j’étais alors en Tunisie et sans ordinateur. Par la suite, ce sont simplement les idées que j’ai notées sur le papier, pour les développer ensuite à l’écran. 90% du roman a été écrit directement à l’informatique.

Pourquoi avez-vous écrit ce roman ?

Je crois bien que l’idée m’est venue en lisant un livre d’Ellis Peters, qui a écrit des romans policiers médiévaux ; elle parlait d’un bouton au XIIe siècle, alors que ceux-ci n’existeront qu’au XIIIe. Je me suis dit que l’on pourrait bâtir une intrigue avec quelqu’un qui retrouverait, non pas un bouton, mais un galon.

J’ai toujours aimé passionnément le Moyen-Age, sans savoir vraiment pourquoi. J’ai en fait deux pôles d’intérêt : le Moyen-Age et l’Extrême-Orient. Mais l’Extrême-Orient est un monde complexe, plus difficile à connaître, et qui nous est étranger. Tandis que le Moyen-âge, c’est chez nous ! J’ai lu tout ce que j’ai pu trouver en fait de romans médiévaux et de livres d’histoire.

J’aime surtout le XIIe siècle, qui est l’aurore d’une apogée de notre civilisation. L’apogée sera le XIIIe siècle avec saint Louis, puis viendra une certaine décadence. Tous les jaillissements sont suivis d’effondrements.

Cette époque est marquée par un approfondissement de la foi, un développement de la culture, qui va de pair avec une fantastique richesse artistique.

(Lire la suite…)

21 juillet 2010

Vos livres de l’été

Publié par carnetsdimelda dans Litterature, Poesie, Roman, Theatre

Etant donné qu’en août le blog sera au repos, je vous propose pour faire vivre vos heures à la plage, au jardin ou encore vos nuits de veille, quelques idées de lecture.

Outre ceux présentés dans la rubrique « Littérature » du blog, voici un choix personnel et subjectif.

  • Révisez vos classiques.

Illusions perdues (1843) de Honoré de Balzac. Vaste fresque décrivant entre autres le monde journalisme parisien dans les années 1820, et, comme son nom l’indique, les désenchantements de Lucien de Rubempré.

Partage de midi (1905) de Paul Claudel. Une pièce brève et très forte, avec la plume riche en images de Claudel, empreinte de temporel et de spirituel.

Le Misanthrope (1666) de Molière. Des caractères différents du monde classique s’affrontent, dans la jubilation des alexandrins.

Les Justes (1949) d’Albert Camus (pour l’année Camus !). Pièce donnant voix aux terroristes révolutionnaires comme à ceux qui les contestent.

  • L’essai.

L’Ame de Hegel et les vaches du Wisconsin (1998) d’Alessandro Baricco. Sous un titre insolite, une réflexion claire sur la musique « cultivée » et la question de l’interprétation musicale.

  • Le livre romantique.

Emma (1815), de Jane Austen. Quand l’entremetteuse est confrontée à son propre coeur. Pour ceux qui connaissent la trame, lire la version originale, dont la langue n’est pas trop hermétique.

  • Le roman satirique.

Je nous revois (2006) de Denis Tillinac. Une fresque de la décadence culturelle occidentale, dans un style remarquable.

  • Le roman culturel.

Les violons du roi (1992) de Jean Diwo. Pour tout savoir le grand luthier Stradivari ou les frasques de Vivaldi.

  • Le témoignage historique.

Pardonne-moi Natacha (réédité en 2006) de Sergei Kourdakov. On ressort bouleversé par le récit de cet ancien tortionnaire soviétique.

  • Le policier.

Le Président (1985) de Jean Raspail. Une intrigue extrêmement aboutie, dans un milieu politique fascinant.

  • Les coups de coeur.

Citadelle (1948) de Antoine de Saint-Exupéry. D’interminables méditations dans un style qui est pour moi l’un des plus envoûtants de la littérature.

Lettre à Laurence (1987) de Jacques de Bourbon-Busset. Quand un académicien rend un magnifique hommage à son épouse décédée.

19 juillet 2010

Refaire le portrait de Dorian Gray

Publié par carnetsdimelda dans Citations, Litterature, Mots, Roman

Titre bien sûr ironique pour ce roman remarquable du non moins remarquable (dans tous les sens du terme) Oscar Wilde. Publié en 1890, ce volume mi-fantastique mi-philosophique est rempli de paradoxes, d’aphorismes et aussi de jolies descriptions. Le personnage de Lord Henry, le dandy, est la figure extrême de l’esthète qui n’a pour religion que l’art.

Bien que Wilde ne cesse de questionner, plus par les faits évoqués que les mots, ces idées philosophiques, cela laisse au lecteur le plaisir de goûter tous les trésors de rhétorique qu’il déploie pour faire sembler vraies des assertions que le premier venu contesterait. En voici quelques perles, de quoi vous donner peut-être envie de lire ou relire cette étrange histoire, pour se laisser prendre quelques instants au charme du langage, et en mesurer la force.

  »Vous ne pouvez comprendre ce que je ressens. Vous êtes trop volage.

- Mais (…) c’est justement pour cela que je puis le comprendre. Ceux qui sont fidèles ne connaissent de l’amour que sa trivialité ; ce sont les infidèles, qui en connaissent les tragédies. »

« La Beauté ne se discute pas. Elle règne de droit divin. Elle fait prince quiconque la possède. Vous souriez ? Ah ! vous ne sourirez plus, quand vous l’aurez perdue. On dit parfois que la Beauté est toute superficielle. Peut-être. Moins superficielle, en tout cas, que la Pensée. A moins sens, la Beauté est la merveille des merveilles. Il n’y a que les esprits légers pour juger sur les apparences. Le vrai mystère du monde est le visible, et non l’invisible… »

Quand Wilde se fait explicite, au moins en apparence :

« Le chemin des paradoxes est le chemin du vrai. Pour éprouver la Réalité, il faut la voir sur la corde raide. On ne juge bien les Vérités que lorsqu’elles se font acrobates. »

Là aussi : « [Lord Henry] jouait avec l’idée, s’échauffait peu à peu. Il l’agitait au vent, déployait ses aspects divers ; la laissait s’échapper, mais pour la reprendre ; la colorait de tous les feux de la fantaisie, lui prêtait les ailes du paradoxe. L’éloge de la folie, à mesure qu’il parlait, atteignait les hauteurs de la philosophie, et la Philosophie elle-même devenait jeune. Prise à la musique folle du Plaisir, dans l’envol d’une robe teinte du jus des grappes et le front ceint de lierre, on pouvait l’imaginer dansant, comme une bacchante, au clair sommet des collines de la vie, et reprochant au lent Silène sa sobriété. Les Faits fuyaient devant elle, comme les hôtes effarés d’une forêt. »

Je me demande..

1) si pour ces dandies, jeunes aristocrates désoeuvrés passant leur temps à lire et à discuter, le dernier terrain de jeu n’est justement pas le langage…

2) si ce qui rend les assertions de Lord Henry vraisemblables tient uniquement à la rhétorique, cet ensemble de procédés qui fait passer l’auditeur « d’un état de langage à un autre état de langage » (dixit mon vénérable professeur de philo).

Refaire le portrait de Dorian Gray dans Citations LePortraitDeDorianGray-717397

 

26 avril 2010

Ecrire, est-ce écrire sur soi ?

Publié par carnetsdimelda dans Ecrire, Litterature, Petites reflexions, Roman

L’un de mes professeurs affirme que le fait que la littérature est affaire d’imagination, est une idée reçue. On n’invente rien : on évoque. Et souvent, on évoque sa vie, de manière directe ou non.

Cette question est intéressante, et en pose d’autres : l’écriture peut-elle se passer de l’expérience de vie de l’auteur ? Cette expérience lui permet-elle au contraire de fournir des sujets ou un contenu à l’oeuvre ? Ou davantage un style, en tant que « qualité de vision » ? Ou les deux ?

Dans ce cas, quel place est laissé à l’imagination ?

Nous ne ferons pas une dissertation structurée et rhétorique, en citant Flaubert et Barthes, mais nous nous contenterons de proposer quelques éléments de réponse.

Ecrire, est-ce écrire sur soi ? dans Ecrire

Une amie qui écrit (et publie), et à qui je demandais si elle s’inspirait de personnes réelles pour composer ses personnages romanesques, me répondit que l’auteur marche sur une corde : il doit éviter de tomber dans le racontage-de-vie tout en ne basculant pas non plus dans un irréalisme décrédibilisant.

Mais pourquoi ne pas écrire sa vie ? Dans ce cas, ne composez pas un roman, mais une autobiographie.

Pourquoi faut-il est être « réaliste » ? Pas forcément, en fait. Le propre de la littérature est, je crois, d’utiliser le matériau langage comme propre à établir de nouveux liens. Par exemple, la figure de la paronomase, qui est la juxtaposition de deux mots presque semblables (rayon et raison), montre que si ces deux mots se ressemblent, les réalités qu’ils désignent le sont également : la raison est un rayon… En ce sens, la littérature est création des rapports nouveaux, donc des mondes nouveaux, où les éléments sont symboles bien plus que réalités. Même dans le roman réaliste, la casquette du Père Goriot est très symbolique (bon, je ne sais plus de quoi) : tout est donc choisi et médité en vue d’une signification qui crée des liens inédits.

Cependant, la question du « réalisme » (à distinguer du mouvement éponyme du XIXe siècle) nous éloigne quelque peu du sujet initial : écrit-on forcément sur soi ? Je ne le pense pas. On peut parler de choses que l’on ne connaît pas au départ : se documenter sur les Mayas, par exemple, et en faire un roman. Bien sûr, l’évocation sera conditionnée par nos mots et nos clichés d’Occidentaux, mais c’est aussi la limite du langage lui-même, qui évoque des réalités infiniment singulières par des mots-étiquettes (c’est ce que soulève Bergson dans Le Rire), génériques, normatifs. En ce sens, tout ce que nous pourrons écrire sera limité par l’appréhension que nous en avons. Toute oeuvre littéraire est subjective. Toutefois, l’imagination prend le relais de l’égocentrisme, pour sortir de soi. Des propos d’Alain Finkielkraut sur son livre Un coeur intelligent éclairent cette idée, qui concernent aussi bien l’auteur que le lecteur :

« Le roman pratique et met en scène l’opposition entre l’imagination et le fantasme. La langue anglaise possède deux mots pour l’imagination : fancy et imagination. Le fantasme, c’est la littérature spontanée en chacun de nous. Nous fantasmons tout le temps. Il y a les fantasmes individuels, les fantasmes collectifs, et, pour faire appel de ces fantasmes, il y a l’imagination. La littérature est du côté de l’imagination. Le fantasme, nous dit Freud, est la réalisation d’un désir: dans le fantasme, je suis le héros, je suis au centre. L’imagination est, au contraire, cette forme de pensée qui me permettra de sortir de moi-même, de m’identifier à d’autres points de vue que les miens. Et le coeur intelligent, c’est cela : la mise en déroute du fantasme par l’imagination. »

Cependant, les choses ne sont pas aussi simples : le moi-scripteur (l’homme, quoi) est-il le même que le moi-auteur ? C’est ce que développe Proust (ah, il fallait bien un auteur classique, quand même) dans son Contre-Sainte-Beuve : il explique que contrairement à la tradition de la critique littéraire utilisée entre autres par Sainte-Beuve (1804-1869) qui explique souvent l’oeuvre par la vie de l’auteur, « le moi de l’écrivain ne coïncide pas avec le moi social tel qu’on peut l’appréhender de l’extérieur ; la création transcende la petite histoire et échappe aux contingences de l’actualité ».

Cela me fait penser à ce que j’avais lu sur Shakespeare, auteur qui a vécu assez tranquillement à Londres ou à Stratford, et, bien qu’ayant côtoyé Elisabeth Ière et Jacques Ier, a su dans ses pièces imaginer les sentiments intimes de Jules César, Henri VI ou autres personnages grands ou humbles. Il a su s’identifier à d’autres points de vue. Et pour cela, il faut du génie.

Génie qui peut toutefois se trouver davantage dans la capacité de l’auteur à rendre présents les mondes qu’il élabore. Mais ceci est une autre histoire…

PS : Je pense aussi, en termes de décentrement de soi par l’écriture, à Montesquieu et à ses Lettres persanes : se mettre dans la peau d’un Persan qui critique Parisiens et Occidentaux, n’est pas une expérience des plus évidentes.

21 avril 2010

L’amour en toutes lettres

Publié par carnetsdimelda dans Citations, Litterature, Petites reflexions, Roman

Etant en ce moment en période de révisions avant le grand Concours de la Sublime ENS (longue vie à elle !), je me propose de vous faire partager mes (re)découvertes de manière agréable et un peu ludique.

J’ai étudié cette année huit oeuvres complètes – cinq en cours de lettres, trois en cours d’option. Une façon de les évoquer sous un même angle de vue serait d’extraire en chacune une citation, selon un thème commun, qui sera l’amour (ou le sentiment amoureux), topos qui a pour avantage d’apparaître dans presque toutes les oeuvres de littérature… Cependant, même si pour La Princesse de Clèves (une nouvelle galante) ou L’Education sentimentale – titre cependant trompeur… – je n’ai pas eu trop de mal à trouver, j’avoue que le Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes de Rousseau m’a paru moins propice à délivrer des épanchements amoureux. Mais ce sont justement ces différentes manières de traiter ce thème qui sont intéressantes…

- Les Regrets de Joachim Du Bellay (1558)

Dans le sonnet 177, Du Bellay s’adresse à son ami Vineus en évoquant Marguerite de France, la soeur du roi Henri II. A priori, il fait simplement l’éloge des Grands, c’est-à-dire de ses protecteurs. Par ailleurs, les vers qu’il adresse à Marguerite sont aussi l’occasion de jeux poétiques (il parle d’elle comme d’une « fleur »). Mais ses propos relèvent toutefois de l’esthétique de Pétrarque (l’image gravée dans le coeur de l’amant…), on peut donc parler de propos amoureux, même si j’ignore s’ils furent le réel reflet du coeur de Du Bellay.

« Si tant aimable donc serait cette vertu

A qui la pourrait voir : Vineus, t’ébahis-tu

Si j’ai de ma Princesse au coeur l’image empreinte ?

Si sa vertu j’adore, et si d’affection

Je parle si souvent de sa perfection,

Vu que la vertu même en son visage est peinte ? »

- La Princesse de Clèves de Madame de Lafayette (1678)

« [Madame de Clèves] trouva qu’il était presque impossible qu’elle pût être contente de sa passion. Mais quand je le pourrais être, disait-elle, qu’en veux-je faire ? Veux-je la souffrir ? Veux-je y répondre ? Veux-je m’engager dans une galanterie ? Veux-je manquer à Monsieur de Clèves ? Veux-je me manquer à moi-même ? Et veux-je enfin m’exposer aux cruels repentirs et aux mortelles douleurs que donne l’amour ? Je suis vaincue et surmontée par une inclination qui m’entraîne malgré moi. » (Troisième partie)

Ici, l’amour n’est pas vraiment une romance dans les prés fleuris. Ces délibérations de la Princesse de Clèves concernant sa passion coupable envers le Duc de Nemours me font plutôt penser à l’infante du Cid (1637) affirmant « L’amour est tyran qui n’épargne personne » … Le roman montre en effet avec art que malgré tous les efforts de la Princesse pour échapper à sa passion, le destin la rappelle sans cesse à elle. Toutes les histoires d’amour qui émaillent l’oeuvre semblent démontrer que l’amour réciproque et dans le mariage est impossible. C’est d’ailleurs la thèse qu’explique Denis de Rougemont dans L’Amour et l’Occident (1939).

- La Vie de Marianne de Marivaux (1731-41)

Dans ce roman-mémoires volumineux et inachevé, une dénommée Marianne évoque sa jeunesse, et ici ses premiers émois face à un jeune homme :

« J’aimais à le voir, sans me douter du plaisir que j’y trouvais ; j’étais coquette pour les autres, et je ne l’étais pas pour lui ; j’oubliais à lui plaire, et ne songeais qu’à le regarder.

Apparemment que l’amour, la première fois qu’on n’en prend, commence avec cette bonne foi-là, et peut-être que la douceur d’aimer interrompt le soin d’être aimable. » (Seconde partie)

Ces mots sont à l’image du roman, lui-même plein de fraîcheur, de finesse et d’esprit. Rien à ajouter.

- Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes de Jean-Jacques Rousseau (1755)

« Commençons par distinguer le moral du physique dans le sentiment de l’amour. Le physique est ce désir général qui porte un sexe à s’unir à l’autre ; le moral est ce qui détermine ce désir et le fixe sur un seul objet exclusivement, ou qui du moins lui donne pour cet objet préféré un plus grand degré d’énergie. Or il est facile de voir que le moral de l’amour est un sentiment factice ; né de l’usage de la société, et célébré par les femmes avec beaucoup d’habileté et de soin pour établir leur empire, et rendre dominant le sexe qui devrait obéir. » (Première partie).

Je trouve cela assez plaisant en fait, cette prétention qu’a Rousseau à vouloir tout expliquer, et en particulier le sentiment amoureux comme utilisé par les femmes pour dominer les hommes… C’est cependant une question intéressante : n’est-ce pas la gente féminine qui entretient le mythe du Prince charmant ?

- Les Contemplations de Victor Hugo (1856)

Un certain nombre de très jolis poèmes de cet épais recueil évoquent l’amour et les femmes. Vous pouvez d’ailleurs en lire un sur ce blog, Vere novo (article du 22 février). Voici le début d’un autre, extrait du Livre III (Les luttes et les rêves) et nommé simplement Amour :

Amour ! « Loi », dit Jésus. « Mystère », dit Platon.
Sait-on quel fil nous lie au firmament ? Sait-on
Ce que les mains de Dieu dans l’immensité sèment ?
Est-on maître d’aimer ? pourquoi deux êtres s’aiment,
Demande à l’eau qui court, demande à l’air qui fuit,
Au moucheron qui vole à la flamme la nuit,
Au rayon d’or qui veut baiser la grappe mûre !
Demande à ce qui chante, appelle, attend, murmure !

Par la séduction de ces vers (le lexique, les jeux de sonorités, de ponctuation, etc.), Hugo évoque entre autres un amour présent dans la nature, voulu par Dieu, mais toujours mystérieux et énigmatique au coeur de l’homme.

- L’Education sentimentale de Gustave Flaubert (1869)

Au tout début du roman, le jeune Frédéric Moreau, âgé de dix-huit ans, tombe en extase devant une femme, Madame Arnoux. Extrait du passage ultra-connu, commencé par « ce fut comme une apparition. » :

« Jamais il n’avait vu cette splendeur de sa peau brune, la séduction de sa taille, ni cette finesse des doigts que la lumière traversait. Il considérait son panier à ouvrage avec ébahissement, comme une chose extraordinaire. Quels étaient son nom, sa demeure, sa vie, son passé ? Il souhaitait connaître les meubles de sa chambre, toutes les robes qu’elle avait portées, les gens qu’elle fréquentait ; et le désir de la possession physique même disparaissait sous une envie plus profonde, dans une curiosité douloureuse qui n’avait pas de limites. » (Première partie, Chapitre I)

Flaubert parodie ici l’esthétique romantique de la rencontre amoureuse, toujours hyperbolique et infinie, en exagérant nettement : vous avez déjà vu, vous, des doigts traversés par la lumière ?

En effet, Flaubert montre dans ce roman la désillusion d’une génération post-romantique dont les rêves d’égalité sont détruits devant la réalité de la société bourgeoise, et dont les passions sont passives, médiocres. Tout cela dans un style magnifique, fait d’impersonnalité et d’une pointe de désinvolture. Du grand art !

- Les Mains sales, de Jean-Paul Sartre (1948)

Cette pièce est intéressante du fait qu’elle pose le problème des moyens de l’action politique : tandis que le jeune Hugo, intellectuel bourgeois veut combattre au sein du Parti, fût-ce par les moyens les plus meurtriers, le chef Hoederer prône les concessions, les négociations, au risque d’avoir « les mains sales ». Pour ces raisons, Hugo est chargé d’assassiner Hoederer. Dans cet extrait, Hugo discute avec Jessica, sa femme. Ils jouent. No comment.

« Hugo : Dis le moi à présent.
Jessica : Quoi ?
Hugo : Que tu m’aimes.
Jessica : Je t’aime.
Hugo : Dis-le moi pour de vrai.
Jessica : Je t’aime.
Hugo : Ce n’est pas vrai.
Jessica : Mais qu’est-ce qui te prend ? Tu joues ?
Hugo : Non. Je ne joue pas.
Jessica : Pourquoi me demandes-tu ça ? Ce n’est pas dans tes habitudes.
Hugo : Je ne sais pas. J’ai envie de penser que tu m’aimes. C’est bien mon droit. Allons, dis-le
bien
.
Jessica : Je t’aime. Je t’aime. Non, je t’aime. Ah! va au diable. Comment le dis-tu toi ?
Hugo : Je t’aime.
Jessica : Tu vois : tu ne sais pas mieux que moi.
Hugo : Jessica, tu ne crois pas ce que je t’ai dit.
Jessica : Que tu m’aimais ?

Hugo : Que j’allais tuer Hoederer. »

- Tropismes, de Nathalie Sarraute (1957)

Dur, dur, ici aussi, de trouver quelques paroles tendres. L’univers de Sarraute est en effet assez desséché. Il a pour but de montrer les « tropismes » que subissent les hommes d’une société emprisonnée dans les convenances, les habitudes et les pressions.

J’ai seulement trouvé, dans le texte XVI, l’évocation d’un vieux couple :

« Par les soirs doux de printemps, ils allaient se promener ensemble, “maintenant que la jeunesse était passée, maintenant que les passions étaient finies”, ils allaient se promener tranquillement, “prendre un peu le frais avant d’aller se coucher”, s’asseoir dans un café, passer quelques instants en bavardant.
Ils choississaient avec beaucoup de précautions un coin bien abrité (“c’est dans le courrant d’air, ni là : juste à côté des lavabos”), ils s’asseyaient – “Ah! ces vieux os, on se fait vieux. Ah ! Ah !” – et ils faisaient entendre leur craquement. »

Pas gai, hein ? On est tous fichus, de toute façon. Bienvenue dans le monde de Sarraute…

2 avril 2010

Un coeur intelligent

Publié par carnetsdimelda dans Ecrire, Litterature, Philosophie, Roman

Un essai d’Alain Finkielkraut (2009)

Cet épais volume gris a traîné quelques mois sur ma table de nuit, alors que j’en lisais régulièrement des extraits. Il faut dire que les neufs chapitres évoquent neuf romans différents, neufs projets de lecture, neufs réflexions variées et subtiles. En effet, le sujet évoqué par l’auteur est lui-même subtil : il s’agit de la littérature, considérée comme un art qui « mêle perpétuellement l’affect et le concept » et nous procure ainsi « un coeur intelligent ».

Philosophe et agrégé de lettres modernes, Alain Finkielkraut nous livre donc ici sa lecture de neuf romans du XXe siècle – sauf celui d’Henry James -, pour la plupart étrangers – hormis Le Premier Homme de Camus. Il n’est nul besoin de les avoir lus pour comprendre l’analyse qui en est faite, tant l’auteur les résume pertinemment.
Chacun permet à sa manière d’échapper à la bureaucratie (c’est-à-dire à l’intelligence fonctionnelle) et à l’idéologie (en tant que sentimentalité binaire), en évoquant l’ironie du destin, le trivial comme « dimension essentielle de l’existence », les méfaits du mal parfois déguisé en vertu, ou encore le silence et l’humour de Dieu.

Les cinq premières oeuvres s’inscrivent davantage dans le cadre politico-social : La Plaisanterie de Milan Kundera souligne la facticité du rire moderne par l’absence d’humour d’un régime communiste ; Tout passe de Vassili Grossman établit la cruauté du temps qui laisse demeurer la servitude et oublie la singularité des destins individuels ; Histoire d’un Allemand de Sebastian Haffner témoigne de l’illusion de l’ « encamaradement » nazi ; Le Premier Homme d’Albert Camus évoque la nécessité de l’enracinement familial ; enfin La tache de Philip Roth dénonce la tyrannie du « on » face à la « tache originelle » de chacun.

Les quatres dernières réflexions, plus brèves, s’adressent peut-être davantage à l’individualité de l’homme. Lord Jim de Joseph Conrad oppose l’imprévisible et l’inexact à la noblesse de l’idéal ; les Carnets du sous-sol de Fédor Dostoïevski parlent d’un homme incapable d’échapper à son amour-propre ; Washington Square d’Henry James témoigne du fait que la vérité pure n’est pas toujours aussi bénéfique que l’on croit ; Le Festin de Babette de Karen Blixen clot en évoquant magnifiquement la gratuité de l’art gastronomique.

Echappant au politiquement correct, Fikielkraut raconte des histoires qui brisent brillamment préjugés et clichés, tels que celui selon lequel il vaut mieux que tout se termine bien… Le style de cet essai, à la fois rigoureusement philosophique et délicatement littéraire, illustre l’affirmation de l’auteur que l’on peut retrouver ici dans un long entretien : « Le style n’est nullement un enjolivement, mais une qualité de la vision. » Et cela nous redonne envie de nous replonger dans une littérature qui nous fasse magnifiquement voyager dans l’intelligence de la condition humaine.

Un coeur intelligent dans Ecrire 9782234062597

29 mars 2010

Richesse faulknérienne

Publié par carnetsdimelda dans Litterature, Roman

De son roman, Requiem for a Nun, publié en 1951, voici quelques superbes lignes (traduites), qui évoquent la genèse d’un localité géographique nommée Jackson.

« Au commencement était déjà décidée l’existence de cette bosse arrondie, cette pustule dorée, dès avant et par-delà le clair-obscur fumant, miasme intemporel sans saison, sans hiver, non pas distinctement d’eau ni de terre ni de vie mais de tout cela ensemble, inextricable et indivisible, ce bouillonnement ce frai cette matrice unique, une seule tumescence furieuse, père-et-mère-en-un-seul, une seule immense éjaculation en incubation, fissionnant déjà dans un unique chaos bouillannant, fatras tombé du Céleste Etabli expérimental ; ce grouillonnement unique rampant et glissant, marquant de l’emprunte tridactyle de mastodonte, la couverture verte noyée de vapeur qui recouvrait le charbon et le pétrole à venir au-dessus desquels les têtes reptiliennes aux cerveaux minuscules s’inclinaient dans l’air ou battaient lourdement des ailes de cuir ; »

William Faulkner, romancier américain (1897-1962)

26 février 2010

Qu’est-ce que la littérature ?

Publié par carnetsdimelda dans Litterature, Petites reflexions, Roman

De façon esquissée, je vais essayer de vous donner ma propre définition de la littérature, forgée à mesure de mes lectures, de ma formation khâgnalistique et de mes petites expériences d’écriture.

Nous avons vu récemment en cours une réflexion qui m’a bien plu, de Paul Valéry. Il distingue deux « pôles » : la prose, et la poésie. C’est entre ces deux pôles que se situent les textes. Un critère permet de comprendre : dans la prose, le langage est un outil pour exprimer. Dans la poésie, le langage un matériau.
Plus on se rapproche du pôle « prose », plus on est de l’ordre de l’importance du sens, de l’utilitaire, par exemple, la recette du gâteau aux fraises des bois.
Plus on est du côté de la « poésie », plus le texte va être littéraire, jusqu’à s’apparenter à l’art pour l’art, c’est-à-dire à l’importance donnée à la forme, jusqu’à ce qu’elle devienne forme pure, s’il est possible.
Le texte sera d’autant plus littéraire qu’il sera propice à la question non pas du contenu « Que dit ce texte ? » mais « Comment le dit-il ? »

En effet, le texte littéraire a pour caractéristique d’être orienté selon un point de vue, un axe, qui met en lumière certains éléments et ménage des zones d’ombre (cf. les précédents articles sur le clair-obscur). Tout sera organisé autour de cet axe (ou de deux voire trois) : l’organisation de l’espace et du temps, la focalisation, les personnages, l’action, les moindres détails, souvent symboliques. Des figures de style seront donc utilisées, plus ou moins consciemment, pour mettre en évidence ces axes, pour souligner ce jeu de lumière.
Exemple au hasard : dans un passage de Brighton Rock de Graham Greene (grand auteur anglais, à lire !), plusieurs « axes » se superposent : une scène de combat physique, une lutte psychologique également, et une tension spirituelle. Le texte reflète donc, idéalement jusqu’au moindre mot, ces tensions.

Tout cela montre donc ce qui fait la force de la littérature : la puissance du langage, la magie du verbe, à évoquer le réel mais aussi et surtout à le créer, à créer un monde autonome, une oeuvre d’art.

Oui, mais dans tout cela me direz-vous, comment écrire de la littérature ? Faut-il peser chacun des mots, presque artificiellement ?
Je crois qu’il vaut mieux avoir « l’axe » en tête (par exemple, je veux que cet événement soit décrit avec distance, ironie et satire), et je me laisse guider dans mon écriture qui en prendra tout naturellement l’influence, et sera donc plus à même d’exprimer textuellement l’objet évoqué.
Et puis, ne négligeons pas le contenu, ou le sens. Car la forme dépourvue de sens ou presque, soyons clairs en dépit des Mallarmé et autres art-pour-l’artistes, cela fait de jolies expériences littéraires, mais n’éclaire pas beaucoup le lecteur.
C’est en fait tout un équilibre à trouver, propre à chaque écrivain, pour que la forme ne phagocyte pas tout sens, et que le sens ne réduise pas la forme à une visée utilitaire non plus. En bref, un équilibre entre les deux pôles cités plus haut.
A suivre…

6 janvier 2010

Le Hussard sur le toit

Publié par carnetsdimelda dans Litterature, Roman

Il s’agit bien ici du roman de Jean Giono, paru en 1951, et non de la – il est vrai – très belle interprétation cinématographique de Jean-Paul Rappeneau.

Nous sommes en 1832. La lumière est éblouissante. Un jeune aristocrate intrépide et naïf chevauche parmi les vallons d’une Provence ravagée par le choléra. Ce colonel des hussards fuit son Piémont natal après avoir tué en duel un officier autrichien, et cherche à retrouver son frère de lait Giuseppe qui habite Manosque. Mais à peine arrivé dans cette ville, les citadins le prennent en chasse : on l’accuse d’empoisonner les fontaines – comme beaucoup d’autres. Il se réfugie alors sur les toits et médite sur l’homme que les catastrophes comme celle-ci transforment en barbares, lâches et violents.

La description de l’épidémie, qui fait mourir en quelques heures les personnes les plus saines, est portée à un point paroxystique.
Les malades étaient d’abord attaqués d’une sorte d’ivresse pendant laquelle ils se mettaient à courir de tous les côtés en titubant et en poussant d’horribles cris. Ils avaient les yeux brillants, la voix rauque et semblaient atteints de la rage. Les amis fuyaient les amis. On avait vu une mère poursuivie ainsi par son fils, une fille poursuivie par sa mère, de jeunes époux qui se donnaient la chasse ; la ville n’était plus qu’un champ de meutes et de gibier. (Ch. VIII)

C’est cette barbarie qu’Angelo va être amené à combattre, lui qui, n’ayant quasiment jamais manié les armes, s’attendait à des batailles moins conceptuelles.

C’est alors qu’Angelo rencontre une jeune femme aussi intrépide que lui, Pauline de Théus, qui souhaite retourner chez son mari près de Gap. Le hussard l’accompagne, et c’est parmi les espaces les plus hostiles comme les plus déserts que les deux jeunes gens vont chevaucher, parlant peu, pensant davantage, avançant au gré des embûches qui les font patienter dans une quarantaine ou franchir des barrières de gardes.

Dans un incroyable fourmillement d’images, Giono décrit magnifiquement les paysages de Provence, paysages qu’il a lui-même contemplés puisque, né et mort à Manosque, il se définissait comme « voyageur immobile ». A l’image de ce flot complexe et renouvelé de panaromas, les pensées d’Angelo sont des plus subtilement évoquées.

« Etre dans ses bottes, se disait-il, est peut-être le fin mot de la puissance. » Mais, l’odeur de la cuisine primait tout. Il ne se demandait même plus s’il était prudent, pour la jeune femme, de manger dans cette maison inconnue, et une popote, de toute évidence, fortement épicée. Il était en proie à une tentation irrésistible. « Tant pis », se dit-il avec bonheur. Les bottes ne servaient plus à grand-chose. (Ch. XIII)

Héritier d’une esthétique inspirée de celle de Stendhal, Giono (photo) se situe, dans le paysage littéraire du XXe siècle, parmi les grands, aux côtés de Proust, de Céline et de Gide.

Le Hussard sur le toit dans Litterature giono_jean_120

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