Les Carnets d'Imelda

18 décembre 2011

Après Jésus-Christ

Publié par carnetsdimelda dans Histoire, Litterature, Roman

Dans le roman L’Eclipse paru à la rentrée 2010, le jeune auteur Enguerrand Guépy évoque les trois jours qui suivirent la mort de Jésus-Christ. En de multiples portraits, ceux qui ont suivi de près ou de loin Jésus sont dépeints dans leurs contradictions les plus intimes.

Eclipse totale à Jérusalem. Après la mort du Christ en croix, « la terre trembla », lit-on dans l’évangile de Matthieu. Que se passa-t-il après la mort d’un prophète décidément pas comme les autres ? Enguerrand Guépy, qui a travaillé dix ans dans le théâtre, invente ce chant choral où apôtres, militaires romains et juifs rebelles crient leurs sentiments.

La peur est partout, car le centurion Quirinius semble vouloir s’en prendre à la famille du Rabbi – Jésus. Judas s’est pendu car son rêve est mort. Simon le zélote – c’est-à-dire le nationaliste, luttant contre l’occupation romaine – risque de se faire enroler par Barabbas, bandit relâché à la place du Christ, et qui souhaite en finir avec ladite occupation. Le grand prêtre du temple, Caïphe, pense avoir tout sauvé. Pilate, le préfet romain, s’effondre.

Parmi ceux qui avaient suivi Jésus, tous sont effondrés, même Jean, même Pierre qui avait sorti l’épée lors de l’arrestation de Jésus. Lazare, que Jésus a ressuscité, trouve sa seconde chance plus douloureuse que la première. Le doute de tous n’empêche pas chacun de garder une once de noblesse. Et Marie-Madeleine cherche celui qui seul a posé un regard aimant sur elle, jusqu’à ce qu’à l’aube du dimanche, « l’ange lui [promette] un soleil éternel. »

Avec une intensité qui échappe toujours au pathos, l’auteur fouille et découvre avec sa plume les divisions des juifs et les états d’âme de ceux qui ont déjà tant souffert, et que leur Dieu semble éprouver à nouveau en faisant mourir leur prophète. Un texte prenant.

Enguerrand Guépy, L’Eclipse, L’Oeuvre, 2010

Après Jésus-Christ dans Histoire enguerrand-guepy-leclipse 

 

27 septembre 2011

Dostoïevski, quitte ou double

Publié par carnetsdimelda dans Litterature, Psychologie, Roman

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Depuis Romulus et Rémus, la figure du double ne cesse de hanter la littérature. Le premier homme veut toujours éliminer le second – logique. Avec Le Double en 1846, Dostoïevski signe son second roman, bien avant Crime et châtiment, Les Frères Karamazov et autres plaisants récits, pleins de douce légèreté.

Monsieur Goliadkine est un modeste fonctionnaire pétersbourgeois. C’est un anti-héros, toujours en échec, essayant vainement d’aller de l’avant, pour courir droit au mur. Il balbutie, il est balloté par des vents contraires. Un jour, il rencontre rien moins qu’un autre Monsieur Goliadkine (-cadet), son sosie, qui le suit, vient habiter chez lui, prendre sa place au bureau, et agir de manière plus déshonorante. La réputation de « notre héros » – comme le nomme le narrateur – est peu à peu détruite.

L’(anti-)héros est de plus en plus isolé, oublié et malheureux – similitude avec le roman Hors champ (2009) de Sylvie Germain, avec cette disparition progressive, cette marginalisation, solitude radicale au milieu de la société. Mais le lecteur, qui suit les pensées tumultueuses de Goliadkine, se sent aussi perdu que lui : quelle est cette Allemande ? Le sosie existe-t-il vraiment ? Pourquoi les proches de Goliadkine ne sont-ils pas gênés par la présence du double ? Le héros nie « l’affaire » à chaque instant, éperdu.

Cette confusion des sentiments épouse et déforme le langage, avec toute une série de petits mots inutiles, presque phatiques, ce langage cabossé, haché, répétitif jusqu’au délire : « Bon, c’est bien… mais si, l’autre… Mais, eux, l’autre, ils… ils confondaient ! Allez savoir, avec lui ! Ah non, mais Seigneur Dieu ! … Il va vous le substituer, le bonhomme, il va vous le substituer, canaille – comme une serpillère, il va vous le substituer, et il ne se dira pas, lui, que, l’homme, ce n’est pas une serpillière. » Heureusement, le comique de répétition et celui de la situation rompt le rythme infernal, atténue la tragédie. Remarqué.

 

Fédor Dostoïevski, Le Double, traduction d’André Marcowicz, Coll. Babel, Actes Sud

 

22 septembre 2011

Thomas Vinau, du dehors au dedans

Publié par carnetsdimelda dans Litterature, Mots, Roman

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« Il y a deux façons de venir à l’écriture. On peut se mettre à écrire parce qu’on aime parler. On aime l’oralité. Raconter. Ou on peut se mettre à écrire parce qu’on n’aime pas parler. »

Assurément, Thomas Vinau, jeune poète habitant en Provence, préfère écrire pour laisser les mots mesurer, et peut-être abolir la distance qui le sépare des choses. Ce roman est composé de brefs épisodes titrés, de paragraphes impressionnistes, comme autant de photos, de longs instants cristallisés par la plume.

Le premier versant est un voyage que Walther entreprend à travers l’Europe, de Spitzberg à Gibraltar. Il laisse Sally derrière lui : « Quand on aime il faut partir », dit l’exergue de Blaise Cendrars. Il faut errer dans « le dehors du dedans », dans l’extériorité des couleurs locales, des lieux de transit, des rencontres impromptues – même avec un oisillon. Celui-ci retrouve la chaleur du dedans dans la poche de Walther.

Vient le temps de rentrer : second temps. Le ventre de Sally porte un tout-petit. Le « dedans du dehors », c’est la maison familière et les braises du feu, le nourrisson et l’infini microcosme du « café qui gargouille », des « bisous mal rasés ». Toutes ces « superbes insignifiances ». Les saisons qui défilent, des vignes orange aux pluies de printemps, n’en sont que la confirmation temporelle.

Artiste d’un minimalisme qui se rapproche de celui de Philippe Delerm (lire Le bonheur), Thomas Vinau éblouit par la minutie de ses descriptions, la finesse de ses perceptions, la force d’expression de ses ellipses. Entre narration journalière et évocation poétique, il joue avec le langage pour chuchoter la délicatesse musicale de l’intimité.

 

Nos cheveux blanchiront avec nos yeux, de Thomas Vinau, éditions Alma.

 

13 septembre 2011

« Regain » : le mythe fondateur en Provence

Publié par carnetsdimelda dans Litterature, Roman

De Jean Giono, on connaît surtout Le hussard sur le toit – évoqué ici. Dès ses premières oeuvres, l’écrivain dessine les paysages qui sont les siens : la région de Manosque. En 1929, il publie Regain, l’histoire de la renaissance d’un village moribond, renaissance d’un monde.

Dans le village d’Aubignane, il n’y a plus que trois habitants : Gaubert, « la Mamèche », et Panturle. Rapidement, les deux premiers partent et Panturle se retrouve seul. Sa rusticité est celle du chasseur, qui devient presque une bête. Il vit au sein d’une nature personnifiée : les collines sont « velues », la terre « gémit », le vent « prend son élan » et « plaque sa grande main tiède ».

Une femme, amenée en secret par « la Mamèche », arrive au village. Arsule apporte avec elle une humanité féconde, celle qui sème le grain et récolte le blé, tout autant que l’amour. « La terre d’Aubignane redeviendra de la terre à homme », prédit un vieillard voisin, qui n’est autre que Gaubert. Le lieu imaginaire, la narration au présent et les symboles de la fondation bâtissent un mythe primitif, celui de la civilisation.

Giono réussit à raconter cette histoire avec le ton familier et oral du paysan - avec ça et là expressions régionales -, tout en gardant l’élégance d’un style littéraire : « Le brouillard est contre la vitre. On entend dans ce brouillard un corbeau qui crie. Et on le voit passer de temps en temps devant la vitre comme une ombre de l’air. A part ça, pas de bruit, sauf le craquement du silence. » Une petite merveille, que Pagnol porta à l’écran en 1937.

9 septembre 2011

Le retour des choses

Publié par carnetsdimelda dans Histoire, Litterature, Roman

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En découvrant la couverture, on pense à un roman à l’eau de rose. Non ! Le livre de Francine de Martinoir exprime avec justesse et poésie bien plus que la fougue des sentiments. Il retrace une histoire dans l’Histoire ; les souvenirs de la narratrice, Octavie Delgodère, qui a été (comme la romancière elle-même) envoyée en Algérie pendant la guerre l’indépendance, en tant que professeur de lettres.

Elle rencontre sur un court de tennis d’Alger un officier plus âgé qu’elle, Tancrède Préfailles, qui porte en lui les stigmates de son séjour à Buchenwald et de la guerre du Vietnam. Ils se marient. Pour Octavie, le dilemme pourrait se situer entre son mari qui maintient la présence française en Algérie, et ses amis et collègues qui militent pour l’indépendance, au prix de leur sang. Mais Tancrède est souvent absent, et se montre secret sur ses activités. A-t-il participé à l’enlèvement d’Etienne Bazine, un de ses amis pro-FLN ? Leur relation se fragilise et ils finissent par se séparer.

C’est d’une clinique parisienne où elle vient de subir une opération que bien plus tard, Octavie évoque son passé. Elle vient d’apprendre par la télévision le décès du commandant Préfailles. Par ce récit impressionniste, amoureux de l’Algérie et de sa lumière, elle tente de trouver un sens. C’est avec délicatesse que l’auteur montre l’échec d’une vie conjugale où les époux ne savent pas communiquer, ni s’aimer dans les petites choses. La couleur de la nostalgie lui donne cependant un clair-obscur émouvant. 

 

Francine de Martinoir, L’aimé de juillet, Editions Jacqueline Chambon-Actes Sud, 2009

20 août 2011

Le pétrole, soleil noir

Publié par carnetsdimelda dans Litterature, Politique, Roman

Brut de Dalibor Frioux est l’un des « premiers romans » de cette rentrée littéraire les plus salués. Dans ce livre d’anticipation, l’auteur, jeune professeur de philo, présente un monde du XXIe siècle en pénurie, où seule la Norvège continue à puiser dans ses grandes ressources en pétrole. Dans ce pays privilégié, tout est irréprochable et éco-responsable. La Norvège distribue les millions du pétrole, réunis en un fonds éthique, dans des projets environnementaux ou de co-développement.

Mais la réalité n’est pas si blanche : des ouvriers meurent à cause des conditions de travail dans les installations pétrolières, un parti populiste prônant le pétrole-roi risque de gagner aux élections, des groupuscules exécutent des actes xénophobes. Le crépuscule des dieux arrive à petits pas.

Les différents personnages profitent de cet univers surprotégé (Katrin), se questionnent (Henryk) ou le rejettent (Jensen). Dalibor Frioux réussit de sa plume fluide et souvent pleine d’humour à moquer indirectement les travers de la société occidentale. On pense également à cette règle donnée aux jeunes sans travail : ils peuvent s’inscrire soit en tant que chômeurs, soit en tant qu’artistes. Un épais roman ambitieux et réussi.

On peut voir la présentation de l’auteur ici, et l’écouter dans cette émission de France Inter.

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 Dalibor Frioux, Brut, Seuil, 493 pages. En vente depuis le 18 août 2011.

 

18 juillet 2011

Tapisserie de Bayeux : les dessous d’une trame

Publié par carnetsdimelda dans Histoire, Litterature, Roman

Qui a volé les trois derniers mètres de la Tapisserie de Bayeux ? Le récit brodé de la conquête de l’Angleterre par les Normands en 1066, a de quoi susciter des convoitises. Il donnerait la légitimité de la couronne aux demi-frères bâtards des rois anglais. Donc à l’éventuel enfant de Diana, décédée en ces jours de l’été 1997… Mais surtout aux descendants d’Odon de Conteville, demi-frère de Guillaume le Conquérant. Pénélope, fraîchement nommée ajointe au musée de Bayeux, mène l’enquête avec son ami Wandrille, dandy parisien plein de curiosité.

Adrien Goetz, né en 1966 à Caen, enseignant en histoire de l’art à la Sorbonne et auteur de La Dormeuse de Naples (paru en 2004, Prix des Deux-Magots et Prix Roger-Nimier), brode avec brio cette intrigue croisant histoire et enquête policière. Des éléments épars : un meurtre dans un petit village du Bessin, les coussins du duc et de la duchesse de Windsor (le frère de George VI, lui aussi le frère de trop), Vivant Denon qui exposa la Tapisserie à Paris sous le Second Empire  – conquérir l’Angleterre, fantasme absolu ! -, la place Vendôme et son étrange colonne, des soupçons sur l’authenticité de la Tapisserie… Histoire, imagination : où commence et où s’arrête le roman ?

Malgré quelques maladresses et des dialogues manquant parfois d’air, ce roman policier passionne le lecteur sur la Tapisserie de Bayeux et creuse sa complexité. Il anime personnages et pérépéties d’un humour ironique et constant, de quoi broder de charmants ornements à une histoire intimement normande.

 Adrien Goetz, Intrigue à l’anglaise, Grasset 2007

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4 juillet 2011

« Une si douce fureur », confidences paradoxales

Publié par carnetsdimelda dans Litterature, Psychologie, Roman

« Parfois, je me prends à imaginer que Valentine n’a pas existé, que son épaisseur pelliculaire, entre la présence et l’absence, ne fut qu’un songe, une création que mon esprit aurait conçue à partir de morceaux de vie passée, de fantasmes, d’un jeu de miroirs projetant mes désirs les plus enfouis. Un roman. Un roman blond et bleu. » En quelques mots extraits de la fin de l’ouvrage, Christian Authier, écrivain quadragénaire contemporain, résume la relation que le narrateur a partagée avec une fragile jeune femme aux yeux bleus.

Authier parle avec délicatesse de la passion amoureuse, à travers cette histoire si banale qu’on s’ennuierait presque. Ce sont des touches, des souvenirs, des photos, des chuchotements. Il réussit, surtout dans la seconde moitié de ce court roman, à montrer l’extrême singularité de leur relation, esquissée autour de verres dans des bars ou de discussions atypiques. Le temps passé lui donne la lucidité : « Moi qui me voyais en Prince charmant sauvant Cendrillon des marâtres, je n’avais été qu’un passant. » On sent la culpabilité sourdre de ces lignes où il tente de « renouer les liens ». Trop épris, il n’avait pas vu venir la rupture : « Moi qui faisais profession d’observer les faits et les êtres, j’ai raté les signes. Ma focale trop rapprochée m’empêchait de percevoir les détails. »

Si cet amour a duré quelques mois, il l’a extrêmement marqué : « Il est de certains être comme de certains pays, on n’en revient pas. Longtemps après les avoir quittés, leurs paysages et leur langue nous habitent encore. » Christian Authier, qui dans son roman paru en 2008, Une Belle époque, décline la nostalgie de sa jeunesse politique, garde ce ton intimiste et cette langue sobre et élégante qui comble le lecteur.

Christian Authier, Une si douce fureur, Stock, 2006

 

23 juin 2011

Makine, le dentellier des amours éternelles

Publié par carnetsdimelda dans Litterature, Politique, Roman

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« Grâce à elle, je compris soudain ce que signifiait être amoureux : (…) éprouver la bienheureuse inaptitude à réduire la femme à elle-même. » Il s’agit de la premier femme dont le narrateur est tombé sous le charme. En huit épisodes, il évoque des rencontres échelonnées dans l’URSS depuis les années 1960 jusqu’à la fin de l’empire soviétique. Celle qui le « libéra des symboles », « celle qui a vu Lénine », ou celle qui est avec lui « prisonnière de l’Eden », dans une magnifique et stérile pommeraie…

André Makine, érivain franco-russe qui obtint le Prix Goncourt et le Prix Médicis en 1995 pour Le Testament français, signe ici un livre à partir d’éléments peut-être autobiographiques, et avec un style toujours fin et poétique. On a envie de surligner chaque phrase, tant le réalisme des détails, l’acuité du regard et la légèreté de la lumière épousent la part idéologique – ou plutôt anti-idéologique - de l’oeuvre.

Car ces amours, platoniques ou charnelles – dépassant même ces catégories -, vont peu à peu dessiller son regard sur les illusions de la propagande et du soviétisme. C’est à l’occasion des ces amours libératrices que la vérité se fait jour. Ainsi la jeune Vika lui montre en deux phrases que la doctrine n’a pas de rapport avec le bonheur. Alentour, « la tiédeur de mars avait brodé un filigrane de glaces fondantes, une dentelle de rosaces que j’arrachais et qui se brisaient entre mes doigts au moment même où mon amie apercevait leur beauté constellée. » 

Pour autant, l’amour n’est pas à ce point un échappatoire, qu’il serait isolé du temps et du lieu où il fleurit. Juste avant la chute du mur, le narrateur explique à Kira, une activiste dissidente qu’il a connu enfant à l’orphelinat : « Comment lui expliquer que dans le passé de ce pays qui s’en va pour toujours, il y a aussi notre enfance : monté sur des gradins, au milieu d’un grand parc couvert de neige, je vois les élèves, (…) et à l’écart des autres, déjà rétive à la discipline, marche cette petite fille que je reconnais à son bonnet rouge. Il faudrait donc rejeter ce souvenir-là. »

Aussi la nostalgie cristallise ces amours sans suite, dans la beauté d’une glace polie par le temps. Un chef-d’oeuvre !

Le Livre des brèves amours éternelles, Seuil 2011

 

23 avril 2011

« Premier amour » de Tourgueniev

Publié par carnetsdimelda dans Litterature, Mots, Roman

Lire Premier amour, nouvelle écrite et publiée en 1860, c’est croire découvrir déjà L’Education sentimentale de Flaubert – la seconde version tout au moins, publiée en 1869. Lisez plutôt Tourgueniev : « Elle portait une robe foncée, déjà usagée, et un petit tablier. Et j’aurais voulu caresser chaque pli de cette robe et de ce tablier ! Les pointes de ses souliers dépassaient de sa robe. Avec quelle adoration ne me serais-je pas proterné devant ces souliers-là ! … » (traduction de J.-M. Deramat). Dans L’Education, on lit dès les premières pages, lors de la rencontre de Frédéric et de Madame Arnoux : « Sa robe de mousseline claire, tachetée de petits pois, se répandait à plis nombreux. (…)  Il considérait son panier à ouvrage avec ébahissement, comme une chose extraordinaire. Quels étaient son nom, sa demeure, sa vie, son passé ? Il souhaitait connaître les meubles de sa chambre, toutes les robes qu’elle avait portées, les gens qu’elle fréquentait… »

Ces ressemblances n’existent pas par hasard. Le russe Ivan Tourgueniev fit la connaissance de Gustave Flaubert lors de son second séjour à Paris à partir de 1857 – il mourra à Bougival en 1887. Leur correspondance a même été publiée. Quoi qu’il en soit, les deux auteurs, post-romantiques, trouvent un malin plaisir (ou non) à parodier les clichés romantiques. La citation supra restitue bien l’excès de cette idolâtrie absurde qui se répand jusque dans la robe usée et les vils souliers. Dans Premier amour, le jeune narrateur de seize ans tombe amoureux de sa voisine Zinaïda, jeune fille capricieuse et belle, de cinq ans son aînée. Celle-ci succombe à un autre courtisan, des plus inattendus.

Alors il vit les affres d’une passion assez navrante aux yeux du lecteur. Ainsi, évoquant la rencontre, le narrateur raconte : « J’agissais comme un somnombule et je ressentais de tout mon être un bonheur frisant la stupidité. » Il lit Schiller. Il oublie de réviser. Il pense « en français « Que suis-je pour elle ? »". Un soir où il décide d’épier ladite Zinaïda, comme par hasard, « un orage se préparait. Des nuages noirs s’amoncelaient et rampaient dans le ciel changeant à chaque instant leurs contours vaporeux. » Original ! Plus loin, un des adorateurs de la jeune fille annonce qu’il va écrire une poésie « romantique, dans le genre byronien ». Un autre répond que « Hugo est supérieur à Byron ». Zinaïda coupe : « Allons ! Vous allez recommencer à discuter du classicisme et du romantisme. » On rirait presque !

Bien sûr, la nouvelle excède la simple parodie. Tourgueniev s’y livre un peu. D’aucuns (Edith Scherrer dans l’édition en Pléiade) ont montré que les parents du héros ressemblent aux parents de Tourgueniev ; il suggérerait que son père a épousé sa mère par intérêt. Au détour d’une phrase, on croise le nom de Pouchkine, ami de longue date de Tourgueniev ; auteur qu’il faut lire, dit Zinaïda, « pour purifier l’air ». L’atmosphère de la maison de la jeune fille est en effet des plus malsaines ; un des personnages affirme : « Dans une serre, l’odeur est agréable, mais il est impossible d’y vivre. » Et cette ambiance insolite et déroutante (on pourrait dire « russe »…), infiniment singulière, Tourgueniev déploie les ressources les plus simples et les plus littéraires à la fois, pour la rendre perceptible au lecteur charmé.

 

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