Les Carnets d'Imelda

27 décembre 2011

Radio : quel bon ton de voix ?

Publié par carnetsdimelda dans Ecrire, Journalisme, Mots

« Bonjour Machin, bonjour à tous. » Qu’est-ce que cette voix artificielle, stéréotypée, des animateurs de radio ? Faussement enthousiaste ? Ou alors presque indifférente aux mauvaises nouvelles qu’elle annonce, des morts par ci, des morts par là, et l’on enchaîne sur le sport et la bourse… Comment rendre une voix radiophonique un minimum sincère, engagée, authentique ?

Il faudrait peut-être passer par l’écriture littéraire pour trouver une réponse. Pour faire de la littérature, il ne suffit pas de plaquer des procédés dits littéraires (épithètes inversées, métaphores à foison, périphrases…). Le langage va s’enrichir naturellement et devenir plus fin, plus littéraire, à mesure que s’enrichit le rapport de l’écrivain au langage. La qualité littéraire d’un texte n’est pas un vernis, mais son étoffe même. En d’autres mots : c’est la maturité et l’implication de l’auteur qui va trouver des mots neufs, et non déjà éculés, pour circonscrire l’objet précis de son invention. (Merci François Magné.)

De même, en radio, ce n’est pas le vernis de l’enthousiasme ou de la gravité qui va moduler la voix. C’est l’intérêt que le présentateur porte à l’événement qui fait entrer une chaleur dans son timbre. En école de journalisme, on apprend à faire des flashs info de manière convaincante, non seulement en articulant et en variant le ton selon la nouvelle, ou en faisant des phrases originales et variées. On s’exerce surtout à parler à la radio en apprenant à parler du quotidien, à parler comme au milieu d’un repas, à parler d’un sujet quelconque qui nous touche vraiment. Dire simplement, comme si on racontait à des proches. On choisit les événements et on écrit les brèves qui nous parlent, qu’on a envie de dire au monde, d’annoncer ou peut-être implicitement de dénoncer.

Evidemment, s’approprier un accident en Chine ou une fête à Lyon n’est pas forcément facile en peu de temps. Mais c’est aussi tout le travail du journaliste, tentant de mettre un peu d’ordre et de mots dans ce que Macbeth évoque : « La vie […] : une fable / Racontée par un idiot, pleine de bruit et de fureur, / Et qui ne signifie rien. »

 

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7 décembre 2011

Chapôs, le style

Publié par carnetsdimelda dans Journalisme, Mots, Petits ecrits imeldiens

Chapôs, le style dans Journalisme chapeau%20mode

Le « chapeau » (ou chapô) précède un article de presse, et le résume. Plusieurs sortes de couvre-chefs existent.

Le casque d’abord, de vinking ou de pompier. C’est le chapeau conquérant, glorieux, salvateur. Il annonce les déclarations de guerre, les réformes économiques, les sommets du G8. Coup d’éclat ou dernière chance, c’est l’honneur qui scande les mots, claquants, ronflants. Les phrases nominales sont légion. Le panache ne se cache pas.

Il y a le chapeau melon, un rien bourgeois ou suranné. C’est celui des marronniers, ces sujets qui reviennent régulièrement. Les colonies de vacances, la rentrée des classes, les cadeaux de Noël. Il est rond, docile, sans prestige. Il répète le « comme chaque année », sans s’en offenser.

Certains chapôs sont des feutres, sombres et élégants. Le revolver n’est pas loin, la traque policière non plus. Les mots de « garde à vue » et d’ »enquête » continuent se susciter l’intérêt.

Il y a la coiffe bigoudène, Bretagne traditionnelle et triomphante. Sa dentelle fleure sans complexe les processions et le granit. Mais la grâce des hortensias embaume toujours ces mots, régionaux jusqu’à la Breizhitude militante. La coiffe auvergnate n’a rien à lui envier.

On aperçoit parfois la chapka, bonnet russe en fourrure avec oreilles rabattables. Poutine n’est jamais loin, ses neiges et la glace de son regard post-FSB. Gazprom, Medvedev ou Anna Politovskia hantent ses phrases.

Il y a la mitre, celle de l’évêque. Le chapô retrace les voyages du pape, les polémiques, les phénomènes. Elle garde le mythe de la puissance indéboulonnable alors que les catholiques ne sont plus qu’une minorité.

La kippa, ou le kieffieh posent leurs revendications propres, leur héritage, leur diplomatie complexe. Fini le parfum exotique, seul demeure la mondialisation, les migrations, les cultures.

Certains chapôs sont des perruques. Ils trompent ou montrent la tromperie, les révélations, les flatteries et l’obséquiosité, la démagogie. Les clichés abondent.

Ici, un sombrero. Ce chapô incarne l’hispanité solaire, la castagnette que la crise va bientôt phagocyter.

Là, le képi militaire, l’Afghanistan discuté, les Opex, les attaques, les défilés, le 11-novembre, le budget Défense. Ses mots claquent comme des ordres, on dirait.

Enfin le casque-antibruit, celui du citoyen qui en a assez d’entendre le flot-flux d’informations envahir sa vue, sa vie. A chacun son résumé, son chapeau.

10 novembre 2011

Mon journal de khâgne

Publié par carnetsdimelda dans Impressions, Mots, Petites reflexions

Avec la nouvelle présentation du blog, les pages « billets de la khâgneuse » que j’avais écrits pendant mon année de khâgne en 2010 apparaissent mal. C’est pourquoi vous le trouverez sous la forme d’un journal dans l’article ci-dessous. Bonne lecture !

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Déformations khâgnales – 6 janvier 2010

Etre en khâgne, c’est plus qu’un investissement. C’est un engagement de soi-même. En effet, nos idées, nos références, notre être même s’en trouve modifié. Et même notre réflexes, notre vision, nos sensations. La schizophrénie est proche.
Vous ne me croyez pas ? Quelques exemples.
Je demande à ma soeur ce qu’elle désire pour Noël. Elle me répond « un gros peigne magique » (vous savez, ces barettes à multiples fonctions). Et moi, qu’entends-je ?
- Le Groupé et le Magique
Sans doute un essai philosophique de la même veine que Le Normal et le Pathologique, de Georges Canguilhem (que nous avions étudié auparavant en philo)…
Un jour, je souhaite imprimer un document. Dans les différentes qualités d’impression, il y a : « Brouillon », « Normale », et « Supérieure ». Et que vois-je immédiatement ?
« Normale Supérieure ». L’ENS, quoi.
Du même style, sur une boîte de compresses stériles, je vois le nom « Stérilux ES »… L’ES ?
L’Education sentimentale, de Flaubert. Nous sommes en train de l’étudier.

Aujourd’hui, c’était le début des soldes. Quelqu’un nous demande si nous y allons. Nous répondons que nous sommes bien au-dessus de cela, dans des sphères intellectuelles dépassant la matérialité de… bref, vous voyez. L’esprit de l’escalier m’a fait songer que nous aurions pu dire : « Les soldes ? Qu’est-ce donc ? Ah, vous voulez dire la solde, la rémunération donnée au légionnaires romains ! »
Nous étions présentemment l’administration de l’Empire romain, en latin…
Et bien d’autres encore !

Impostures – 7 janvier 2010

Un professeur a écrit en commentant une de mes dissertations vraisemblablement trop formelle que mes qualités de plume risquaient de devenir le cache-misère d’une absence de pensée réelle et personnelle. Il y a quelques mois, un autre professeur avait déclaré qu’une finesse d’écriture ne correspond pas forcément à une finesse de pensée.
Me voilà aigrie, mois qui déteste particulièrement, d’un point de vue théorique, l’illusion des mots, l’imposture esthético-littéraire qui donne l’impression d’enfermer le monde dans la gangue étroite des mots. Ou simplement celle de dire des choses alors que tout n’est que séduisante vitrine, songe creux.

Comment penser, finalement ? Ce qui m’agace, c’est que tout semble contre nous. Depuis la méthode semi-globale d’apprentissage de la lecture, jusqu’au système schématique d’analyse littéraire du secondaire qui passe les textes les plus variés au crible de critères binaires… La prépa est censée affiner notre sensibilité et notre jugement notamment en élargissant notre culture, et c’est bien. Mais comment en quelques mois rénover l’édifice bâti de notre société dont personne n’ignore qu’elle est imbibée de stéréotypes, de manichéisme et parfois d’idéologie ?
Cette injustice que je ressens n’est certes pas dépassionnée. L’utime salut sera sans doute de lire, de lire, de parler et de lire, avec ce pinceau textuel qui nuancera vraiment ce noir et ce blanc de mille couleurs, demi-teintes nouvelles voire idiosycrasiques. De quoi non pas repeindre le mur du monde, mais le voir sans oeillère et y ajouter, discrètement, quelques petites fleurs de pensée.

(Lire la suite…)

22 septembre 2011

Thomas Vinau, du dehors au dedans

Publié par carnetsdimelda dans Litterature, Mots, Roman

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« Il y a deux façons de venir à l’écriture. On peut se mettre à écrire parce qu’on aime parler. On aime l’oralité. Raconter. Ou on peut se mettre à écrire parce qu’on n’aime pas parler. »

Assurément, Thomas Vinau, jeune poète habitant en Provence, préfère écrire pour laisser les mots mesurer, et peut-être abolir la distance qui le sépare des choses. Ce roman est composé de brefs épisodes titrés, de paragraphes impressionnistes, comme autant de photos, de longs instants cristallisés par la plume.

Le premier versant est un voyage que Walther entreprend à travers l’Europe, de Spitzberg à Gibraltar. Il laisse Sally derrière lui : « Quand on aime il faut partir », dit l’exergue de Blaise Cendrars. Il faut errer dans « le dehors du dedans », dans l’extériorité des couleurs locales, des lieux de transit, des rencontres impromptues – même avec un oisillon. Celui-ci retrouve la chaleur du dedans dans la poche de Walther.

Vient le temps de rentrer : second temps. Le ventre de Sally porte un tout-petit. Le « dedans du dehors », c’est la maison familière et les braises du feu, le nourrisson et l’infini microcosme du « café qui gargouille », des « bisous mal rasés ». Toutes ces « superbes insignifiances ». Les saisons qui défilent, des vignes orange aux pluies de printemps, n’en sont que la confirmation temporelle.

Artiste d’un minimalisme qui se rapproche de celui de Philippe Delerm (lire Le bonheur), Thomas Vinau éblouit par la minutie de ses descriptions, la finesse de ses perceptions, la force d’expression de ses ellipses. Entre narration journalière et évocation poétique, il joue avec le langage pour chuchoter la délicatesse musicale de l’intimité.

 

Nos cheveux blanchiront avec nos yeux, de Thomas Vinau, éditions Alma.

 

23 août 2011

La jeunesse du roman

Publié par carnetsdimelda dans Actualité, Litterature, Mots

Dans le microcosme des éditeurs-librairies-et-critiques, on parle beaucoup de Marien Defalvard, « le jeune génie de la rentrée littéraire ». Aujourd’hui âgé de 19 ans, il a écrit alors qu’il en avait seize Du temps qu’on existait, un long roman évoquant les souvenirs d’un homme né en 1960. De Sacierges (Indre) à l’Aisne en passant par Paris, Strasbourg, Brest et Lyon, il traîne son oisiveté, sa nostalgie de l’enfance et sa misanthropie cafardeuse.

Ce qui frappe dans ce récit foisonnant, c’est la plume, élégante, précieuse, gourmande, abondante jusqu’à l’excès. Extrait : « J’ai vite compris combien cette ville était pleine de spectres et d’apparitions ; d’ombres. La concierge était une ombre, le marchand de tabac était une ombre, les étudiants, dans leurs vêtements destructurés qui parlaient structuralisme, c’étaient des ombres. » Mieux (pire ?) : « Au centre de la table se dispersaient les consommations – les femmes au thé, les hommes au café, les enfants au chocolat. En trois temps le chocolat – comme la valse, comme la composition de français ; mais jamais les belles choses, car les floraisons, les vacances, les jours ne se fractionnent ni en deux ni en trois temps : le bonheur est innombrable, c’est la couleur dans le tube. » Brillant !

Le problème, c’est que cette prose (qu’un critique a comparé avec justesse à un « gâteau trop riche d’où déborde un talent fou, crémeux, irrépressible »), on la déguste pendant 370 pages ! Indigestion assurée ; et c’est dommage. On préférerait lire ce roman sous forme de poèmes, à lire séparément. Autre inconvénient : l’ennui vient aussi du fait qu’il n’y a aucun dialogue, aucune intrigue, aucune vraie histoire ancrée dans l’Histoire du XXe siècle ; c’est plutôt un recueil d’errances et de souvenirs, hypersensibles, interminables à la Proust. On y trouve une débauche de métaphores, filées ad nauseam.

Si ce jeune homme n’a pas de prix littéraire, il aura au moins celui que je lui décerne : celui du vocabulaire. Même indigeste, il est délicieux, d’une diversité appréciable, d’une richesse jusqu’à l’originalité et à la création (le verbe lacrymer, vous connaissez ?). Touffeur, splénétique, draper, vitement, pléiade : si tous les jeunes parlent ainsi, l’avenir de la langue française est assuré. Un beau roman à lire une page à la fois.

La jeunesse du roman dans Actualité

Interview de l’auteur sur France Inter ici.

Marien Defalvard, Du temps qu’on existait, Grasset, à paraître le 1er septembre 2011.

 

11 août 2011

L’égarement des mots français dans le monde

Publié par carnetsdimelda dans Histoire, Mots

« Jadis, tout était romain, aujourd’hui tout est français ! » pouvait s’exclamer au XVIIIe siècle le marquis de Caracciolo, diplomate italien à la cour de Louis XV. Et à cette époque en effet, l’Europe entière se conjuga à la française. » (1) Si ce n’est plus le cas aujourd’hui, des mots français se sont glissés dans les langues étrangères, soit en gardant leur sens originel, soit en changeant de sens. Cela donne parfois des choses très drôles. Exemples.

L'égarement des mots français dans le monde dans Histoire napole10

Un napoléon en Allemagne ou en Russie, un napoleonka en Pologne, désigne un mille-feuilles (c’est l’image que j’ai trouvée en tapant ce mot sur Google). A cause de l’épais Code Napoléon ? Du goût de « l’Ogre » pour cette pâtisserie ? Ce serait surtout parce que la pâte feuilletée est appelée dans de nombreux pays « pâte française »… Donc Napoléon. Logique.

Un frotté en danois désigne un essuie-mains.

Un melange, en Autriche, est un café au lait (servi dans un verre).

Reveille ! est le signal du réveil (du clairon, souvent) donné aujourd’hui dans l’armée américaine. Celle-ci a d’ailleurs emprunté un certain nombre de mots français, comme lieutenant, aide de camp, bivouac, camouflage

Un belmondo, en russe, est un mot familier pour désigner un homme qui se croit beau et irrésisitible. Une belmonda a le même sens pour une femme. Nos acteurs sont plus dévastateurs qu’on ne le pense !

Par contre, un delon ou un alain delon est, en roumain, un trois-quarts en daim avec doublure de fourrure. En effet, dans les années 1960, le vêtement de Delon dans Rocco et ses frères de Visconti a dû être un symbole fort pour les Roumains confinés dans le bloc de l’Est…

Pour d’autres exemples, consultez le livre ci-dessous !

(1) Franck Resplandy, My rendez-vous with a femme fatale, Les mots français dans les langues étrangères, Bartillat 2006. Livre qui a été ma source principale pour ce billet.

 

6 juillet 2011

Le bonheur selon Philippe Delerm

Publié par carnetsdimelda dans Impressions, Litterature, Mots

« Le mot n’a pas grand succès. Bonheur ? Non, pas vraiment. On lui préfère paix, équilibre, harmonie. » Paru en 1982, avant La Première gorgée de bière et autres plaisirs minuscules qui fit la notoriété de Delerm, Le bonheur, Tableaux et bavardages est déjà un délice littéraire.

Chaleur veloutée au milieu de Bruges embrumé, promenades dans des chemins normands pleins de sortilèges, vin chaud qui brûle après, éphémère atelier d’aquarelle de sa femme Martine… Le mot est lâché : l’éphémère, le léger, le temps suspendu, le temps qui s’arrête, comme est évoqué le vin qui coule inutilement sur le sol. Tableaux, oui. Par les bavardages qui alternent avec lesdits tableaux, Delerm tente de définir ce bonheur au goût d’attente douce, de mélancolie jolie, de féérie quotidienne. Mais ce bonheur, « est-ce que ça va durer ? »

Le bonheur, c’est le même que celui de José Corti, dernier « bavardage » du livre : c’est celui d’avoir quelqu’un qu’on peut perdre. C’est d’aimer ceux qu’on regarde dans l’instant fragile d’un déjeuner en vacances : « A travers ce halo, vos gestes apparaissent nimbés de flous, d’un liseré de lumière blanche, à contre-jour. Vincent te pose des questions, tu lui réponds. C’est comme au cinéma ; vous bougez simplement dans le champ de la caméra pour un ralenti de bonheur impressioniste. » Vincent, c’est son fils, le chanteur au même univers intimiste, ce que l’écrivain Rémi Bertrand a nommé à propos de Philippe Delerm le « minimalisme positif ».

Au-delà du bonheur, il y a des mots nouveaux pour l’inventer : « Dans les cuisines, pas d’effort pour goûter le prix de l’instant. C’est en marge du temps ; on est dans le pays d’avant, à l’abri du présent, avec un alibi solide et délicieux : on prépare, on attend. » Ou comment savoir écrire « peinture fraîche » devant les topoï usagés.

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23 avril 2011

« Premier amour » de Tourgueniev

Publié par carnetsdimelda dans Litterature, Mots, Roman

Lire Premier amour, nouvelle écrite et publiée en 1860, c’est croire découvrir déjà L’Education sentimentale de Flaubert – la seconde version tout au moins, publiée en 1869. Lisez plutôt Tourgueniev : « Elle portait une robe foncée, déjà usagée, et un petit tablier. Et j’aurais voulu caresser chaque pli de cette robe et de ce tablier ! Les pointes de ses souliers dépassaient de sa robe. Avec quelle adoration ne me serais-je pas proterné devant ces souliers-là ! … » (traduction de J.-M. Deramat). Dans L’Education, on lit dès les premières pages, lors de la rencontre de Frédéric et de Madame Arnoux : « Sa robe de mousseline claire, tachetée de petits pois, se répandait à plis nombreux. (…)  Il considérait son panier à ouvrage avec ébahissement, comme une chose extraordinaire. Quels étaient son nom, sa demeure, sa vie, son passé ? Il souhaitait connaître les meubles de sa chambre, toutes les robes qu’elle avait portées, les gens qu’elle fréquentait… »

Ces ressemblances n’existent pas par hasard. Le russe Ivan Tourgueniev fit la connaissance de Gustave Flaubert lors de son second séjour à Paris à partir de 1857 – il mourra à Bougival en 1887. Leur correspondance a même été publiée. Quoi qu’il en soit, les deux auteurs, post-romantiques, trouvent un malin plaisir (ou non) à parodier les clichés romantiques. La citation supra restitue bien l’excès de cette idolâtrie absurde qui se répand jusque dans la robe usée et les vils souliers. Dans Premier amour, le jeune narrateur de seize ans tombe amoureux de sa voisine Zinaïda, jeune fille capricieuse et belle, de cinq ans son aînée. Celle-ci succombe à un autre courtisan, des plus inattendus.

Alors il vit les affres d’une passion assez navrante aux yeux du lecteur. Ainsi, évoquant la rencontre, le narrateur raconte : « J’agissais comme un somnombule et je ressentais de tout mon être un bonheur frisant la stupidité. » Il lit Schiller. Il oublie de réviser. Il pense « en français « Que suis-je pour elle ? »". Un soir où il décide d’épier ladite Zinaïda, comme par hasard, « un orage se préparait. Des nuages noirs s’amoncelaient et rampaient dans le ciel changeant à chaque instant leurs contours vaporeux. » Original ! Plus loin, un des adorateurs de la jeune fille annonce qu’il va écrire une poésie « romantique, dans le genre byronien ». Un autre répond que « Hugo est supérieur à Byron ». Zinaïda coupe : « Allons ! Vous allez recommencer à discuter du classicisme et du romantisme. » On rirait presque !

Bien sûr, la nouvelle excède la simple parodie. Tourgueniev s’y livre un peu. D’aucuns (Edith Scherrer dans l’édition en Pléiade) ont montré que les parents du héros ressemblent aux parents de Tourgueniev ; il suggérerait que son père a épousé sa mère par intérêt. Au détour d’une phrase, on croise le nom de Pouchkine, ami de longue date de Tourgueniev ; auteur qu’il faut lire, dit Zinaïda, « pour purifier l’air ». L’atmosphère de la maison de la jeune fille est en effet des plus malsaines ; un des personnages affirme : « Dans une serre, l’odeur est agréable, mais il est impossible d’y vivre. » Et cette ambiance insolite et déroutante (on pourrait dire « russe »…), infiniment singulière, Tourgueniev déploie les ressources les plus simples et les plus littéraires à la fois, pour la rendre perceptible au lecteur charmé.

 

4 avril 2011

Donner la note – ou plutôt la recevoir

Publié par carnetsdimelda dans Mots, Petites reflexions

Lorsqu’on peine pendant des heures à rédiger une dissertation, il est tentant de se dire : « Après tout, ce ne sera qu’un petit chiffre sur un bulletin… »

Il existe en effet une sorte de disproportion entre les efforts mis en oeuvre pour obtenir une bonne note – révisions intensives, efforts pour gérer son temps, stimulation de l’intelligence – et le sentiment éprouvé un peu plus tard face à ladite note. « C’est pas mal », « mouais, pas génial »… Et on essaie d’oublier. Plus rares sont les sursauts de bonheur ou les désespoirs profonds. Tous ces efforts… pour ça ? Des semaines, des mois pour préparer un concours… pour voir quelques notes sur un écran d’ordinateur d’un oeil indifférent si l’on n’a pas été reçu…

Mais, me direz-vous, on ne travaille pas uniquement pour les notes ! Si celles-ci présentent un enjeu pour accéder à la classe supérieure ou être reçu dans un établissement, le travail ne sert-il pas surtout à acquérir des connaissances, des outils et une manière de penser ?

Cela est vrai. Et pourtant, la note n’est pas un luxe. Pour les esprits collégiens ou universitaires, elle est un repère, un thermomètre, un baromètre même. Même si elle est le fruit d’un esprit singulier, celui du professeur ou du jury, avec la marge de « subjectivité » (mot mis à toutes les sauces) qu’elle comprend intrinsèquement, la note reflète une copie. Aussi est-elle souvent désirée en amont, comme la récompenses de toute cette ardeur. Mais lorsqu’elle arrive enfin, l’effort est terminé depuis longtemps, on sait que le couperet est tombé, l’esprit est peut-être passé à autre chose. Alors il tombe avec le bruit que seules font les choses silencieuses.

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5 mars 2011

Eloge de la littérature

Publié par carnetsdimelda dans Litterature, Mots, Petits ecrits imeldiens

Voici deux extraits d’un roman que j’écris depuis un an et demi, bien que j’en sois à peine au tiers… Notons qu’il s’agit plutôt d’excursus que du corps de l’ouvrage.

[Ce livre-]ci, elle l’avait acheté et non emprunté en bibliothèque. Avec sa couverture non encore écornée par les lectures ouvertes, les pages tournées, les positions renversées sur un fauteuil, il avait cette odeur de papier, cette orthogonalité des pages et des lignes qui en faisait un objet précieux, prêt à délivrer mille promesses. Elle se souvint non de ses lectures d’enfants sous la couette ou dans un hamac, mais de celles de sa première année de lettres à la fac, tard, dans ses draps semés de marguerites, les veilles de partiels. Il y avait cette étrange émotion de vivre au creux de la nuit, d’entendre des bruits suspects qu’endormie elle n’aurait pas ouï, d’éprouver un moment privilégié. Loi privée qui donnait à elle seule le droit d’être éveillée dans le grand appartement, au corps à corps avec ces pages secrètes.

 

Eloge de la littérature dans Litterature auteurs7

Après avoir lu un roman de Jane Austen :

C’est ainsi qu’elle retrouva le bureau tapissé d’affiches de film, les yeux perdus dans les allées de parcs anglais, leurs fières statues et leurs étangs limpides, dans ces innombrables bals où tout était jeu de regards et de répliques, de présence et d’absents. Les mots ! Mots de colère, mots de joie. La magie du verbe plongeait Clarisse dans une sorte d’océan infiniment agréable, aussi doux qu’une promenade un matin d’été scintillant de rosée. Le ballet des sons, des syllabes âpres, une formule lancée au bon moment, les phrases qui arrachent des larmes et celles qui font mal ou font rire. Un jeu éternel et renouvelé. Aussi un livre, avec sa tranche épaisse et ses fines pages couvertes d’écriture, était-il un trésor. Pas tous. Mais ceux de Jane Austen fai­saient partie de ceux que l’on achèterait, et que l’on dégusterait, page après page. Comme ceux de Saint-Exupéry. De Claudel. Ou de tout écrivain qui a su faire couler au fil de sa plume un peu de son hu­manité.

 

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