Les Carnets d'Imelda

30 janvier 2010

Le Joueur d’échecs

Publié par carnetsdimelda dans Litterature

Cette célèbre nouvelle est la première que j’ai lue de Stefan Zweig, et la dernière œuvre qu’il ait écrite, en 1941, peu avant de se suicider.
Elle met en scène deux personnages dont l’histoire de chacun est racontée dans un récit enchâssé : le champion du monde d’échecs Mirko Czentovic, et l’énigmatique Docteur B…
Le premier, de modeste condition et même plutôt borné intellectuellement, joue avec un pragmatisme brutal, ancré dans la matérialité de ces pièces de bois.

Le second, emprisonné par les nazis, n’avait trouvé d’autre ressource dans son isolement que de lire l’unique livre qu’il eût trouvé, un manuel d’échecs, une collection de cinquante parties jouées par des maîtres. Il apprit donc les techniques les plus subtiles du jeu de manière purement abstraite. A la fin, lorsqu’il eût rejoué toutes les parties, il essaya d’en inventer, en jouant… contre lui-même :

« Si donc les deux camps sont représentés par la même personne, la situation devient contradictoire. Comment un seul et même cerveau pourrait-il à la fois savoir et ne pas savoir quel but il se propose, et, en jouant avec les blancs, oublier sur commande son intention et ses plans, faits la minute précédente avec les noirs ? Un pareil dédoublement de la pensée suppose un dédoublement complet de la conscience, une capacité d’isoler à volonté certaines parties du cerveau. » (p. 69)
Pour ne pas mourir d’inaction, c’est ce que M. B… va faire, jusqu’à la folie. Folie qui sera soignée cependant. Nous le retrouvons donc à bord du bateau où le narrateur et Czentovic se trouvent.

Le Joueur d'échecs dans Litterature echecv

C’est dans la partie d’échecs finale entre Czentovic et M. B… que se joue une bataille supérieure : celui de l’homme cultivé contre la brutalité nazie ; Czentovic devient en effet une sorte de bourreau en faisant attendre longuement son adversaire qui, pris de son délire, non seulement anticipe les neuf coups suivants, mais se met à parler seul, à s’exciter anormalement, à marcher de long en large selon les mêmes limites spatiales que celles de sa cellule de captif… Jusqu’à ce qu’il déclare un échec au roi qui n’existe en réalité pas. S’il revient à la raison, c’est avec un certain calme désespoir.

Cette nouvelle, qui ressemble un peu au départ à un récit policier, se développe de manière à la fois rigoureuse et séduisante. En guise de conclusion, je vous restitue une citation métatextuelle remarquable : « Je vécus quatre mois dans ces conditions indescriptibles. Quatre mois, c’est vite écrit et c’est vite dit. Un quart de seconde suffit à articuler ces trois syllabes : quatre mois. Quelques caractères suffisent à les noter. Mais comment peindre, comment exprimer, fût-ce pour soi-même, une vie qui s’écoule hors de l’espace et du temps ? » (p. 57)

Stefan Zweig, Le joueur d’échecs, Le Livre de Poche.

10 janvier 2010

N’ouvrez pas

Publié par carnetsdimelda dans Litterature

Ce livre. Ouvrez, de Nathalie Sarraute.
Ici, ce sont les mots qui sont les protagonistes de cette succession de « drames ». Les mots non-dits, ceux qui restent derrière la paroi des convenances, et disent pourtant « Ouvrez ».

Depuis Tropismes (écrit dans les années 1930), Sarraute s’est attachée à évoquer les mouvements subtils et ténus qui sont à l’origine de nos paroles et comportements. Ce nouveau champ d’investigation lui permet de renouveler les domaines littéraires – elle est un précurseur du Nouveau Roman -, elle qui avec L’Ere du soupçon (1956) rejette les conventions traditionnelles du roman (les personnages, par exemple) et définit un univers, celui de la « sous-conversation », au-delà des apparences et dans les sous-sols de l’inconscient. Son théâtre met justement en scène ces sous-conversations.

Ici, ces textes – sa dernière oeuvre, publiée en 1997 – ont un intérêt. C’est une expérience assez intriguante. Mais hélas, on ne ressent aucun plaisir esthétique à lire ces conversations anonymes, hachées, métalangagières.
Je vous livre cependant l’extrait qui m’a paru le plus plaisant. C’est dire. Tirez-en vos propres conclusions.

« - “Il Me fait une pneumonie…” Vous avez entendu ?
- Oui, Me, Me… c’est à ne pas croire… Mais comment un Me pareil a-t-il pu être laissé de l’autre côté ? (…)
- Où a-t-il osé aller se fourrer ?
- Entre ce “Il” et ce “fait”… vraiment, il ne manque pas de toupet…
- “Il Me fait”… voyez-vous ça…
- Un Me volage a quitté son Je…
- Et quel couple parfait ils formaient, ce Je et ce Me…
- Il n’y en a pas de plus légitime, de plus respectable…
- Un couple modèle idissolublement uni, comme il doit l’être, pour le meilleur et pour le pire…
- Je me souviens, Je me contente… Je me réjouis…
- Mais aussi bien Je me détruis. Je me tue…
- Comment ne pas admirer une si parfaite union…
- Et ne voilà-t-il pas que Me abandonne son fidèle Je et va avec ce Il… »

Nathalie Sarraute, Ouvrez, Gallimard 1997

9 janvier 2010

Style en clair-obscur (2)

Publié par carnetsdimelda dans Litterature, Peinture

C’est dans Le Temps retrouvé de Proust que j’ai découvert un prolongement aux réflexions de Gide (voir infra) sur le style littéraire comme sorte de clair-obscur.

« Le style pour l’écrivain, aussi bien que la couleur pour le peintre, est une question non de technique mais de vision. Il est la révélation, qui serait impossible par des moyens directs et conscients, de la différence qualitative qu’il y a dans la façon dont nous apparaît le monde, différence qui, s’il n’y avait pas l’art, resterait le secret éternel de chacun. (…)

Grâce à l’art, au lieu de voir un seul monde, le nôtre, nous le voyons se multiplier, et, autant qu’il y a d’artistes originaux, autant nous avons de mondes à notre disposition, plus différents les uns des autres qe ceux qui roulent dans l’infini et, bien des siècles après qu’est éteint le foyer dont il émanait, qu’il s’appelât Rembrandt ou Vermeer, nous envoient encore leur rayon spécial. »

6 janvier 2010

Le Hussard sur le toit

Publié par carnetsdimelda dans Litterature, Roman

Il s’agit bien ici du roman de Jean Giono, paru en 1951, et non de la – il est vrai – très belle interprétation cinématographique de Jean-Paul Rappeneau.

Nous sommes en 1832. La lumière est éblouissante. Un jeune aristocrate intrépide et naïf chevauche parmi les vallons d’une Provence ravagée par le choléra. Ce colonel des hussards fuit son Piémont natal après avoir tué en duel un officier autrichien, et cherche à retrouver son frère de lait Giuseppe qui habite Manosque. Mais à peine arrivé dans cette ville, les citadins le prennent en chasse : on l’accuse d’empoisonner les fontaines – comme beaucoup d’autres. Il se réfugie alors sur les toits et médite sur l’homme que les catastrophes comme celle-ci transforment en barbares, lâches et violents.

La description de l’épidémie, qui fait mourir en quelques heures les personnes les plus saines, est portée à un point paroxystique.
Les malades étaient d’abord attaqués d’une sorte d’ivresse pendant laquelle ils se mettaient à courir de tous les côtés en titubant et en poussant d’horribles cris. Ils avaient les yeux brillants, la voix rauque et semblaient atteints de la rage. Les amis fuyaient les amis. On avait vu une mère poursuivie ainsi par son fils, une fille poursuivie par sa mère, de jeunes époux qui se donnaient la chasse ; la ville n’était plus qu’un champ de meutes et de gibier. (Ch. VIII)

C’est cette barbarie qu’Angelo va être amené à combattre, lui qui, n’ayant quasiment jamais manié les armes, s’attendait à des batailles moins conceptuelles.

C’est alors qu’Angelo rencontre une jeune femme aussi intrépide que lui, Pauline de Théus, qui souhaite retourner chez son mari près de Gap. Le hussard l’accompagne, et c’est parmi les espaces les plus hostiles comme les plus déserts que les deux jeunes gens vont chevaucher, parlant peu, pensant davantage, avançant au gré des embûches qui les font patienter dans une quarantaine ou franchir des barrières de gardes.

Dans un incroyable fourmillement d’images, Giono décrit magnifiquement les paysages de Provence, paysages qu’il a lui-même contemplés puisque, né et mort à Manosque, il se définissait comme « voyageur immobile ». A l’image de ce flot complexe et renouvelé de panaromas, les pensées d’Angelo sont des plus subtilement évoquées.

« Etre dans ses bottes, se disait-il, est peut-être le fin mot de la puissance. » Mais, l’odeur de la cuisine primait tout. Il ne se demandait même plus s’il était prudent, pour la jeune femme, de manger dans cette maison inconnue, et une popote, de toute évidence, fortement épicée. Il était en proie à une tentation irrésistible. « Tant pis », se dit-il avec bonheur. Les bottes ne servaient plus à grand-chose. (Ch. XIII)

Héritier d’une esthétique inspirée de celle de Stendhal, Giono (photo) se situe, dans le paysage littéraire du XXe siècle, parmi les grands, aux côtés de Proust, de Céline et de Gide.

Le Hussard sur le toit dans Litterature giono_jean_120

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