Les Carnets d'Imelda

5 septembre 2011

Si, l’amour rend lucide

Publié par carnetsdimelda dans Citations, Psychologie

Malgré les litres d’encre qu’on a pu écrire sur l’amour et ses mirages (merci Stendhal, Girard, et tous nos psychanalystes bien-aimés), il est intéressant de lire ce propos convaincant de Louis Evely (1910-1985), écrivain belge :

« L’amour est lucide, il voit ce que les autres ne voient pas, il voit les possibilités de quelqu’un. Vous avez probablement eu l’expérience dans votre famille : lorsque le frère ou la soeur se fiance, et qu’on voit l’admiration éperdue du fiancé ou de la fiancée, eh bien on se dit : « Ah ! il ne la connaît pas, il ne mettra pas longtemps à se réveiller ! Nous, on la connaît, hein, on connaît son sale caractère ! » Ça, c’est croire qu’on connaît quelqu’un. On le constate.

Mais le fiancé ou la fiancée, il recrée l’être aimé, il le transforme, il l’appelle, il le découvre, il l’invente ! C’est un émerveillement… L’amour véritable est lucidité totale. Il tient compte de cette dimension en l’autre qu’on n’aura jamais fini d’épuiser, et à laquelle on s’adressera infiniment pour qu’il puisse grandir et vivre. »

Si, l'amour rend lucide dans Citations 4a96412414734

 

23 novembre 2010

Le Dictionnaire des Idées reçues

Publié par carnetsdimelda dans Citations, Humour, Litterature, Mots

Elaboré par Flaubert dans les années 1850 et 60, Le Dictionnaire des Idées reçues ne fut publié que de façon posthume en 1913. Il recense tous les topoï, préjugés, réactions stéréotypées et idées toutes faites en cours au XIXe siècle, globalement de 1830 à 1880. On peut se poser la question de l’identité de ceux dans la bouche desquels Flaubert a cueilli ces mots. Mais surtout, on constate que si bon nombre de ces idées reçues sont situées dans un contexte politico-historique dépassé, certaines peuvent encore faire sourire aujourd’hui. Les idées reçues ont la peau dure ! Florilège.

Notons qu’il s’agit ici non de ce que pense Flaubert, mais soit des idées reçues directement, brutes, soit présentées en tant qu’idées reçues.

Oeuf. Point de départ pour une dissertation philosophique sur la genèse des êtres.

Mandoline. Indispensable pour séduire les Espagnoles.

Horizon. Trouver beaux ceux de la nature, et sombres ceux de la politique.

Matinal. L’être : preuve de moralité. Si l’on se couche à 4 heures du matin et qu’on se lève à huit on est un paresseux, mais si l’on se met au lit à 9 heures du soir pour en sortir le lendemain à cinq on est actif.

Italie. Doit se voir immédiatement après le mariage.

Yvetot. Voir Yvetot et mourir.

Explication de Flaubert dans une lettre à Louise Colet, où il dit en substance : « Si la poésie est purement subjective, alors il n’y a pas en littérature de beaux sujets d’art, et Yvetot donc vaut Constantinople. »

Institut (les membres de l’ -). Sont tous des viellards et portent des abat-jour en taffetas vert.

Critique. Toujours « éminent ». Est censé tout connaître, tout savoir, avoir tout lu, tout vu.

Féodalité. N’en avoir aucune idée précise mais tonner contre.

Conversation (La). La politique et la religion doivent en être exclues.

 

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23 octobre 2010

Le cri du perroquet

Publié par carnetsdimelda dans Citations, Humour

Alors que Fabrice Luchini lisant Philippe Muray (pamphlétaire et penseur disparu en 2006, photo) fait un tabac au théâtre de l’Atelier, salué par la presse de droite comme de gauche, nous vous proposons de découvrir un texte de Muray. Publié en 2005 dans le tome IV de ses Exorcismes spirituels, il évoque avec un humour décapant les dérives de l’art contemporain. Quand bien même on contesterait ces propos, l’on ne pourrait qu’en admirer la verve.

 

 Le cri du perroquet dans Citations philippe-muray-bibliographie

   

     » On a tout essayé pour faire durer l’illusion de l’art. L’œuvre, l’absence d’œuvre, l’œuvre comme vie, la vie comme œuvre, l’œuvre sans public, le public sans œuvre, l’œuvre irrespectueuse (si irrespectueuse qu’elle n’est respectueuse que de l’irrespect), l’œuvre provocante, l’œuvre dérangeante. On a essayé l’intimidation, l’outrage, l’injure, la dérision, l’humiliation, la péroraison. En fin de compte, on le voit bien, il n’y a qu’une seule chose qui marche encore, c’est le chantage. L’art de la modernité en coma dépassé y fait entendre sa voix la plus irréfutable, en même temps qu’il s’enveloppe d’une sorte de sacré qui interdit absolument de s’interroger.

    Il y a peu, les amusants responsables du musée d’art moderne de la ville de Paris résolurent d’acquérir une œuvre de l’artiste belge Marcel Broodthaers. Cette œuvre « met en scène », paraît-il, un perroquet. Pas un perroquet mort et empaillé, non, un beau perroquet vivant avec ses plumes aux couleurs multiples et son gros bec dur recourbé. Un perroquet, donc, destiné comme tout le monde, hélas, à mourir un jour. Une œuvre périssable en quelque sorte. Et même une œuvre de la nature. Un oiseau. De la famille des psitaccidés. Comme on en trouve généralement dans les régions tropicales. Ou, plus simplement, sur le quai de la Mégisserie. Ou chez des particuliers, dans des cages. Un de ces volatiles divertissants qu’on appelle d’ordinaire Coco et auxquels il arrive d’imiter le langage humain avec des voix de clowns enrhumés.

    Flanqué de deux palmiers et accompagné d’un magnétophone répétant en boucle un poème qui dit «  Moi je dis, moi je dis » sans fin, Coco est donc une œuvre d’art. Au même titre qu’un croquis de Michel-Ange. Le bonheur d’être art, de nos jours, est simple comme deux palmiers et un magnétophone. L’ours du Jardin de plantes, les lions de la savane et l’orang-outang de Bornéo en sont verts de jalousie : ils aspirent au magnétophone et aux palmiers en pot de la modernité. L’écureuil qui tourne sa roue attend aussi son Broodthaers. Et la grenouille dans son bocal avec sa petite échelle. Et les chiens de faïence, et les chiennes de garde. Et encore tant d’autres bestioles de compagnie comme les canaris et les crocodiles. D’autant que, ainsi artistifié, Coco a vu sa côte s’envoler : le musée d’Art moderne de la Ville de Paris l’a acquis pour la somme d’un million trois cent soixante-dix-sept mille de nos francs de l’année dernière. Et c’est là que les problèmes commencent. Ainsi que le chantage.

    Au-delà de quatre cent quatre-vingt-onze mille neuf cent soixante-sept francs (toujours de l’année dernière), les achats du musée d’Art moderne de la Ville de Paris doivent en effet être soumis pour approbation au Conseil de Paris. Où certains élus se sont tout de même émus. Et ont posé quelques timides questions. Du genre : est-il bien sage d’attribuer le statut d’œuvre d’art à un animal vivant et mortel, si plaisant soit-il ? Ou encore un million trois cent soixante-dix-sept mille de nos francs de l’année dernière pour l’achat d’un oiseau, même flanqué de deux palmiers, est-ce bien raisonnable ? Et aussi : une « œuvre » à laquelle il faut apporter tous les jours à manger et à boire peut-elle être considérée comme œuvre d’art au même titre que La Joconde ou La Vénus de Milo ? Et que dire de la nécessité de renouveler chaque soir le sable de sa cage ? Est-ce qu’on change le sable du Sacre de David ou des Noces de Cana de Véronèse ? Même pas celui des innombrables plages de Monet. Où pourtant il y a du sable. Du vrai. Peint.

    Autant d’interrogations dangereuses, comme on voit, et tout à fait en désaccord avec la modernité moderne qui exige comme première condition, pour ne pas se fâcher, qu’on ne la discute pas. C’est d’ailleurs par là que Christophe Girard, sinistre préposé à la Culture de la Mairie de Paris, a clos la controverse. En déclarant qu’hésiter plus longtemps à reconnaître sans réserve au perroquet de Broodthaers le statut d’œuvre d’art revenait à « ouvrir la porte au fascisme ». Devant une telle mise en demeure, qui ne se dresserait pas au garde-à-vous ? Qui, surtout, aurait le mauvais goût de faire remarquer que c’est précisément ça l’essence du fascisme, le refus de la discussion sur la réalité au profit des mots d’ordre ; et qu’en se servant du Mal comme instrument de chantage on le laisse s’incruster dans le discours du Bien et s’y exprimer avec la force décuplée de l’intimidation ? Personne. Voilà donc Coco, entre ses palmiers, destiné à monter la garde à la porte de l’enfer. Chargé de veiller au salut de la civilisation contre la barbarie. En tant qu’œuvre d’art confirmée et estampillée. Cher Coco. On a quand même envie de lui dire de tenir bon. Et de bien surveiller la porte. Toutes les portes. Y compris celles de la Mairie de Paris. »

23 septembre 2010

Etre démenti

Publié par carnetsdimelda dans Citations, Philosophie

« L’amitié c’est d’abord la liberté. C’est un espace où vous pouvez expérimenter vos idées, aller trop loin dans ce que vous pensez, précisément pour être démenti, réfuté, pour pouvoir ensuite nuancer et approfondir votre propos. L’amitié c’est aussi pour moi la merveille d’une exigence. »

Alain Finkielkraut

 

13 septembre 2010

Féminité et universalité

Publié par carnetsdimelda dans Citations, Litterature, Psychologie

Ou, plus simplement, voici une réponse possible au fait que les femmes ont, moins que les hommes, diffusé leur génie, science ou art personnels au cours de siècles. Un facteur psychologique plus que social à cette différence, donc. Je l’ai découvert dans le journal d’Etty Hillesum, Une vie bouleversée (chez Points Seuil). Cette jeune femme néerlandaise juive y raconte sa vie dans les camps de transit de 1941 à 1943. Elle évoque au début de l’ouvrage, avant d’entrer dans ces camps, sa fascination pour un psychologue quinquagénaire, Julius Spier, avec qui elle eut des relations complexes.

« Je dois oser vivre la vie avec toute la richesse de sens qu’elle exige, sans devenir à mes propres yeux prétentieuse, sentimentale ou artificielle. Quant à lui [Spier], je ne dois pas le prendre pour but, mais pour instrument de mon évolution et de ma maturation. Je ne dois pas vouloir le posséder. La femme, il est vrai, recherche la matérialité du corps et non l’abstraction de l’esprit. Le centre de gravité de la femme se trouve dans tel homme particulier, celui de l’homme se situe dans le monde. »

Discutable, mais intéressant.

Féminité et universalité dans Citations HillesumE

 

19 juillet 2010

Refaire le portrait de Dorian Gray

Publié par carnetsdimelda dans Citations, Litterature, Mots, Roman

Titre bien sûr ironique pour ce roman remarquable du non moins remarquable (dans tous les sens du terme) Oscar Wilde. Publié en 1890, ce volume mi-fantastique mi-philosophique est rempli de paradoxes, d’aphorismes et aussi de jolies descriptions. Le personnage de Lord Henry, le dandy, est la figure extrême de l’esthète qui n’a pour religion que l’art.

Bien que Wilde ne cesse de questionner, plus par les faits évoqués que les mots, ces idées philosophiques, cela laisse au lecteur le plaisir de goûter tous les trésors de rhétorique qu’il déploie pour faire sembler vraies des assertions que le premier venu contesterait. En voici quelques perles, de quoi vous donner peut-être envie de lire ou relire cette étrange histoire, pour se laisser prendre quelques instants au charme du langage, et en mesurer la force.

  »Vous ne pouvez comprendre ce que je ressens. Vous êtes trop volage.

- Mais (…) c’est justement pour cela que je puis le comprendre. Ceux qui sont fidèles ne connaissent de l’amour que sa trivialité ; ce sont les infidèles, qui en connaissent les tragédies. »

« La Beauté ne se discute pas. Elle règne de droit divin. Elle fait prince quiconque la possède. Vous souriez ? Ah ! vous ne sourirez plus, quand vous l’aurez perdue. On dit parfois que la Beauté est toute superficielle. Peut-être. Moins superficielle, en tout cas, que la Pensée. A moins sens, la Beauté est la merveille des merveilles. Il n’y a que les esprits légers pour juger sur les apparences. Le vrai mystère du monde est le visible, et non l’invisible… »

Quand Wilde se fait explicite, au moins en apparence :

« Le chemin des paradoxes est le chemin du vrai. Pour éprouver la Réalité, il faut la voir sur la corde raide. On ne juge bien les Vérités que lorsqu’elles se font acrobates. »

Là aussi : « [Lord Henry] jouait avec l’idée, s’échauffait peu à peu. Il l’agitait au vent, déployait ses aspects divers ; la laissait s’échapper, mais pour la reprendre ; la colorait de tous les feux de la fantaisie, lui prêtait les ailes du paradoxe. L’éloge de la folie, à mesure qu’il parlait, atteignait les hauteurs de la philosophie, et la Philosophie elle-même devenait jeune. Prise à la musique folle du Plaisir, dans l’envol d’une robe teinte du jus des grappes et le front ceint de lierre, on pouvait l’imaginer dansant, comme une bacchante, au clair sommet des collines de la vie, et reprochant au lent Silène sa sobriété. Les Faits fuyaient devant elle, comme les hôtes effarés d’une forêt. »

Je me demande..

1) si pour ces dandies, jeunes aristocrates désoeuvrés passant leur temps à lire et à discuter, le dernier terrain de jeu n’est justement pas le langage…

2) si ce qui rend les assertions de Lord Henry vraisemblables tient uniquement à la rhétorique, cet ensemble de procédés qui fait passer l’auditeur « d’un état de langage à un autre état de langage » (dixit mon vénérable professeur de philo).

Refaire le portrait de Dorian Gray dans Citations LePortraitDeDorianGray-717397

 

25 juin 2010

Joli Giono

Publié par carnetsdimelda dans Citations, Litterature, Mots

« Avouez que vous aviez peur pour lui. On n’avoue jamais ces choses-là de façon franche et c’est dommage, mais ceci est affaire de compromis habituels, de demi-teintes, de demi-tons, de bémols et de dièses. »

Jean Giono, Le hussard sur le toit, chapitre XIII.

 

 

10 juin 2010

Paludes

Publié par carnetsdimelda dans Citations, Litterature, Mots, Philosophie

Ce récit, publié par André Gide en 1895, est une satire pleine d’ironie et d’humour subtil du Paris littéraire symboliste. Il dessine également une figure de l’auteur qu’il démystifie dans une certaine mesure. Le narrateur est, selon le procédé de mise en abyme cher à Gide, un homme qui est lui-même en train de rédiger Paludes. Voici un petit extrait plein d’esprit (et de sophistique) qui je l’espère, vous donneront envie de lire ce volume qui, m’a dit ma prof de lettres, contient de nombreuses références littéraires…

Le narrateur se trouve à ce moment chez une amie, Angèle, qui organise une soirée de « littérateurs » (sic). Il vient d’écrire quelque chose pour son ami Martin qui a fait de même à son adresse.

« Martin et moi nous échangeâmes nos feuilles, tandis qu’Alexandre [un philosophe] attendait.

Sur ma feuille on lisait :

Etre aveugle pour se croire heureux. Croire qu’on y voit clair pour ne pas chercher à y voir puisque :

L’on ne peut se voir que malheureux.

Sur sa feuille on lisait :

Etre heureux de sa cécité. Croire qu’on y voit clair pour ne pas chercher à y voir puisque :

L’on ne peut être que malheureux de se voir.

« Mais, m’écriai-je, c’est précisément ce qui te réjouit que je déplore ; – et il faut bien que tu t’en réjouisses, tandis que toi ne peux peux pas te réjouir de ce que je déplore. – Recommençons. »  »

 

2 mai 2010

Le feu des chambres

Publié par carnetsdimelda dans Citations, Litterature, Mots, Poesie

Extrait d’un texte paru en 1977 de Christian Bobin, poète contemporain. J’ai très peu lu de cet auteur, mais son écriture est simplement magnifique.

 « C’est toujours la nuit dans les livres et le visage du lecteur s’en ressent quand il entre en rêverie, dissolvant le peu de corps que le monde alors réclame, le peu de lumière vacillante qui persiste encore, quand il pénètre tout entier, par cercles, dans l’eau noire d’un lac, descendant continûment les marches lourdes d’un escalier invisible, bien au-delà de tout rappel d’être, de toute reprise possible alors que vous savez pertinemment qu’il n’y aura plus de lendemain, de retour d’aube, que les mots qui reposent au fond de cette encre sont plus lisses que des galets, qu’ils ont la rondeur et le tranchant des pierres sacrificielles, de celles qui ouvrent le front en étoile, qui accomplissent cet étrange meurtre, cette blessure croisée qui indique un point hors du langage, où parler devient se taire et se taire parler, où les mots de l’amour sont l’amour même et non plus son appel, et non plus sa demande. »

21 avril 2010

L’amour en toutes lettres

Publié par carnetsdimelda dans Citations, Litterature, Petites reflexions, Roman

Etant en ce moment en période de révisions avant le grand Concours de la Sublime ENS (longue vie à elle !), je me propose de vous faire partager mes (re)découvertes de manière agréable et un peu ludique.

J’ai étudié cette année huit oeuvres complètes – cinq en cours de lettres, trois en cours d’option. Une façon de les évoquer sous un même angle de vue serait d’extraire en chacune une citation, selon un thème commun, qui sera l’amour (ou le sentiment amoureux), topos qui a pour avantage d’apparaître dans presque toutes les oeuvres de littérature… Cependant, même si pour La Princesse de Clèves (une nouvelle galante) ou L’Education sentimentale – titre cependant trompeur… – je n’ai pas eu trop de mal à trouver, j’avoue que le Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes de Rousseau m’a paru moins propice à délivrer des épanchements amoureux. Mais ce sont justement ces différentes manières de traiter ce thème qui sont intéressantes…

- Les Regrets de Joachim Du Bellay (1558)

Dans le sonnet 177, Du Bellay s’adresse à son ami Vineus en évoquant Marguerite de France, la soeur du roi Henri II. A priori, il fait simplement l’éloge des Grands, c’est-à-dire de ses protecteurs. Par ailleurs, les vers qu’il adresse à Marguerite sont aussi l’occasion de jeux poétiques (il parle d’elle comme d’une « fleur »). Mais ses propos relèvent toutefois de l’esthétique de Pétrarque (l’image gravée dans le coeur de l’amant…), on peut donc parler de propos amoureux, même si j’ignore s’ils furent le réel reflet du coeur de Du Bellay.

« Si tant aimable donc serait cette vertu

A qui la pourrait voir : Vineus, t’ébahis-tu

Si j’ai de ma Princesse au coeur l’image empreinte ?

Si sa vertu j’adore, et si d’affection

Je parle si souvent de sa perfection,

Vu que la vertu même en son visage est peinte ? »

- La Princesse de Clèves de Madame de Lafayette (1678)

« [Madame de Clèves] trouva qu’il était presque impossible qu’elle pût être contente de sa passion. Mais quand je le pourrais être, disait-elle, qu’en veux-je faire ? Veux-je la souffrir ? Veux-je y répondre ? Veux-je m’engager dans une galanterie ? Veux-je manquer à Monsieur de Clèves ? Veux-je me manquer à moi-même ? Et veux-je enfin m’exposer aux cruels repentirs et aux mortelles douleurs que donne l’amour ? Je suis vaincue et surmontée par une inclination qui m’entraîne malgré moi. » (Troisième partie)

Ici, l’amour n’est pas vraiment une romance dans les prés fleuris. Ces délibérations de la Princesse de Clèves concernant sa passion coupable envers le Duc de Nemours me font plutôt penser à l’infante du Cid (1637) affirmant « L’amour est tyran qui n’épargne personne » … Le roman montre en effet avec art que malgré tous les efforts de la Princesse pour échapper à sa passion, le destin la rappelle sans cesse à elle. Toutes les histoires d’amour qui émaillent l’oeuvre semblent démontrer que l’amour réciproque et dans le mariage est impossible. C’est d’ailleurs la thèse qu’explique Denis de Rougemont dans L’Amour et l’Occident (1939).

- La Vie de Marianne de Marivaux (1731-41)

Dans ce roman-mémoires volumineux et inachevé, une dénommée Marianne évoque sa jeunesse, et ici ses premiers émois face à un jeune homme :

« J’aimais à le voir, sans me douter du plaisir que j’y trouvais ; j’étais coquette pour les autres, et je ne l’étais pas pour lui ; j’oubliais à lui plaire, et ne songeais qu’à le regarder.

Apparemment que l’amour, la première fois qu’on n’en prend, commence avec cette bonne foi-là, et peut-être que la douceur d’aimer interrompt le soin d’être aimable. » (Seconde partie)

Ces mots sont à l’image du roman, lui-même plein de fraîcheur, de finesse et d’esprit. Rien à ajouter.

- Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes de Jean-Jacques Rousseau (1755)

« Commençons par distinguer le moral du physique dans le sentiment de l’amour. Le physique est ce désir général qui porte un sexe à s’unir à l’autre ; le moral est ce qui détermine ce désir et le fixe sur un seul objet exclusivement, ou qui du moins lui donne pour cet objet préféré un plus grand degré d’énergie. Or il est facile de voir que le moral de l’amour est un sentiment factice ; né de l’usage de la société, et célébré par les femmes avec beaucoup d’habileté et de soin pour établir leur empire, et rendre dominant le sexe qui devrait obéir. » (Première partie).

Je trouve cela assez plaisant en fait, cette prétention qu’a Rousseau à vouloir tout expliquer, et en particulier le sentiment amoureux comme utilisé par les femmes pour dominer les hommes… C’est cependant une question intéressante : n’est-ce pas la gente féminine qui entretient le mythe du Prince charmant ?

- Les Contemplations de Victor Hugo (1856)

Un certain nombre de très jolis poèmes de cet épais recueil évoquent l’amour et les femmes. Vous pouvez d’ailleurs en lire un sur ce blog, Vere novo (article du 22 février). Voici le début d’un autre, extrait du Livre III (Les luttes et les rêves) et nommé simplement Amour :

Amour ! « Loi », dit Jésus. « Mystère », dit Platon.
Sait-on quel fil nous lie au firmament ? Sait-on
Ce que les mains de Dieu dans l’immensité sèment ?
Est-on maître d’aimer ? pourquoi deux êtres s’aiment,
Demande à l’eau qui court, demande à l’air qui fuit,
Au moucheron qui vole à la flamme la nuit,
Au rayon d’or qui veut baiser la grappe mûre !
Demande à ce qui chante, appelle, attend, murmure !

Par la séduction de ces vers (le lexique, les jeux de sonorités, de ponctuation, etc.), Hugo évoque entre autres un amour présent dans la nature, voulu par Dieu, mais toujours mystérieux et énigmatique au coeur de l’homme.

- L’Education sentimentale de Gustave Flaubert (1869)

Au tout début du roman, le jeune Frédéric Moreau, âgé de dix-huit ans, tombe en extase devant une femme, Madame Arnoux. Extrait du passage ultra-connu, commencé par « ce fut comme une apparition. » :

« Jamais il n’avait vu cette splendeur de sa peau brune, la séduction de sa taille, ni cette finesse des doigts que la lumière traversait. Il considérait son panier à ouvrage avec ébahissement, comme une chose extraordinaire. Quels étaient son nom, sa demeure, sa vie, son passé ? Il souhaitait connaître les meubles de sa chambre, toutes les robes qu’elle avait portées, les gens qu’elle fréquentait ; et le désir de la possession physique même disparaissait sous une envie plus profonde, dans une curiosité douloureuse qui n’avait pas de limites. » (Première partie, Chapitre I)

Flaubert parodie ici l’esthétique romantique de la rencontre amoureuse, toujours hyperbolique et infinie, en exagérant nettement : vous avez déjà vu, vous, des doigts traversés par la lumière ?

En effet, Flaubert montre dans ce roman la désillusion d’une génération post-romantique dont les rêves d’égalité sont détruits devant la réalité de la société bourgeoise, et dont les passions sont passives, médiocres. Tout cela dans un style magnifique, fait d’impersonnalité et d’une pointe de désinvolture. Du grand art !

- Les Mains sales, de Jean-Paul Sartre (1948)

Cette pièce est intéressante du fait qu’elle pose le problème des moyens de l’action politique : tandis que le jeune Hugo, intellectuel bourgeois veut combattre au sein du Parti, fût-ce par les moyens les plus meurtriers, le chef Hoederer prône les concessions, les négociations, au risque d’avoir « les mains sales ». Pour ces raisons, Hugo est chargé d’assassiner Hoederer. Dans cet extrait, Hugo discute avec Jessica, sa femme. Ils jouent. No comment.

« Hugo : Dis le moi à présent.
Jessica : Quoi ?
Hugo : Que tu m’aimes.
Jessica : Je t’aime.
Hugo : Dis-le moi pour de vrai.
Jessica : Je t’aime.
Hugo : Ce n’est pas vrai.
Jessica : Mais qu’est-ce qui te prend ? Tu joues ?
Hugo : Non. Je ne joue pas.
Jessica : Pourquoi me demandes-tu ça ? Ce n’est pas dans tes habitudes.
Hugo : Je ne sais pas. J’ai envie de penser que tu m’aimes. C’est bien mon droit. Allons, dis-le
bien
.
Jessica : Je t’aime. Je t’aime. Non, je t’aime. Ah! va au diable. Comment le dis-tu toi ?
Hugo : Je t’aime.
Jessica : Tu vois : tu ne sais pas mieux que moi.
Hugo : Jessica, tu ne crois pas ce que je t’ai dit.
Jessica : Que tu m’aimais ?

Hugo : Que j’allais tuer Hoederer. »

- Tropismes, de Nathalie Sarraute (1957)

Dur, dur, ici aussi, de trouver quelques paroles tendres. L’univers de Sarraute est en effet assez desséché. Il a pour but de montrer les « tropismes » que subissent les hommes d’une société emprisonnée dans les convenances, les habitudes et les pressions.

J’ai seulement trouvé, dans le texte XVI, l’évocation d’un vieux couple :

« Par les soirs doux de printemps, ils allaient se promener ensemble, “maintenant que la jeunesse était passée, maintenant que les passions étaient finies”, ils allaient se promener tranquillement, “prendre un peu le frais avant d’aller se coucher”, s’asseoir dans un café, passer quelques instants en bavardant.
Ils choississaient avec beaucoup de précautions un coin bien abrité (“c’est dans le courrant d’air, ni là : juste à côté des lavabos”), ils s’asseyaient – “Ah! ces vieux os, on se fait vieux. Ah ! Ah !” – et ils faisaient entendre leur craquement. »

Pas gai, hein ? On est tous fichus, de toute façon. Bienvenue dans le monde de Sarraute…

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